Chronique des 17 et 18 mars 2020

— Ouh ouh, tu es là ? Eh l’auteur, tu ne nous aurais pas oublié ? On veut des nouvelles des tranchées nous. Le Président a dit qu’on est en guerre mais il n’a pas décrété la censure générale du courrier, de la presse et de Facebook que je sache ?

— Voilà, voilà, j’arrive. Désolé mon Raymond, j’ai eu pas mal de chose à faire depuis que le Président est intervenu.

— Ouais, ce n’est une raison pour nous enfermer et verrouiller ton clavier.

— Ne râle pas ! Je sais que je t’ai créé contestataire et révolutionnaire mais faut que tu te fasses une raison, c’est l’Union Nationale, l’intérêt général avant tout.

— OK mais le Président a dit « Lisez ». Pour ça, il faudrait peut-être que les écrivains écrivent.

— Il faut le temps de s’organiser. Depuis mardi, plus le droit de sortir sans attestation sur l’honneur indiquant la raison de sortie. L’accès aux magasins est réglementé. Karine est allée faire quelques courses pour sa mère, il y avait la queue jusqu’au milieu du parking. Les vigiles ne font entrer que quatre personnes à la fois et il faut respecter un mètre entre chaque caddie.

— Les gens font toujours des réserves ?

— Ça se calme, il y a tout ce qu’il faut. En plus les placards sont pleins et les étagères des garages débordent, alors les rayons sont moins recouverts du vide brumeux de la panique.

— Comment réagissent les personnes ?

— Il y a de tout. Karine a rencontré un copain qui est infirmier, il lui a dit avoir l’impression d’être un héros mais un héros pestiféré, à ne pas fréquenter, même de loin. On a discuté d’un côté de la route à l’autre avec un voisin. Pour lui ce sont les chinois qui ont inventé une arme chimique en 2002 avec ce virus. Il y aurait eu un accident et une fuite chez eux et du coup ils ont décidé de contaminer le monde entier avec leur virus.

— C’est n’importe quoi !

— C’est effectivement du grand délire mais dans des moments comme ça, tout et son contraire, parfois en pire, circule. Avant la rumeur était véhiculée par le bouche-à-oreille. Aujourd’hui les réseaux sociaux ont mis des appareils auditifs dans les pavillons auriculaires de tout le monde. Impossible d’échapper aux fausses nouvelles. Les Fake-news sont des virus tout aussi dangereux que le corona. Elles envahissent les esprits et rendent irrationnelles les réactions de ceux qui les écoutent et y croient.

— Tu as fait une faute, il y a ton correcteur d’orthographe qui souligne en bleu « le corona » ?

— Il veut que j’écrive « la Corona », le nom de la bière fétiche de Chirac. Le correcteur ne veut pas accepter le virus, il se confine dans ses anciennes connaissances. Lui aussi va devoir prendre en compte le pire.

— Pourquoi le pire ?

— Parce qu’on y va. Il ne faut pas rêver, la situation va s’aggraver.

— Et dans ta commune c’est comment ?

— La population semble respecter le confinement. Il y a peu de monde dans les rues. On se parle entre voisin mais à bonne distance les uns des autres. La voisine avait besoin d’une scie et d’un sécateur ; elle a demandé à Karine si on pouvait les lui en prêter tout en s’inquiétant de savoir si on avait le droit.

— Et alors ?

— Alors ce n’est pas une question d’avoir le droit ou pas, c’est une question de ne pas prendre de risques inutiles. Le virus est véhiculé par la sueur, la salive, les postillons et il se dépose sur tout ce que nous touchons.

— Donc vous ne lui avez pas prêté les outils.

— Si parce qu’elle travaillait avec des gants et on les a laissés sur le grillage pendant une nuit et une journée avant de les ranger après qu’elle les ait utilisés.

— À la maison ça va ?

— Pour nous c’est un peu vacances. En dehors des courses et des devoirs via Pronote qui fonctionne enfin, nous pouvons profiter du soleil.

— Coup de chance il fait beau.

— Coup de chance pour ceux comme nous qui avons un petit jardin. On peut être dehors. Hier midi, on a sorti les transats et on a pu manger au soleil. Mais le beau temps c’est compliqué quand tu es enfermé entre quatre murs avec des enfants et avec pour tout horizon la tour ou l’immeuble d’en face ! Ma frangine me racontait au téléphone qu’au-dessus de chez elle habite une famille avec un garçon de seize ans habituellement en apprentissage, un de onze ans en sixième, deux filles de neuf et sept ans en primaire et la petite dernière de deux ans. Ma sœur lui demandait par le balcon si ça allait. La pauvre maman disait que le plus compliqué est d’interdire à son plus grand de sortir voir les copains et de ne plus pouvoir aller au toboggan avec la petite dernière. Pour nous le confinement à la campagne c’est supportable. J’imagine dans une grande ville, et pire encore à Paris ou en banlieue.

— Vous faites quoi de vos journées ?

— Avant-hier et hier, jardinage. On a le temps. C’est la première fois que la tondeuse est passée aussi tôt dans l’année. Dans ce domaine, Matthieu est très performant.

— La famille me demande des nouvelles.

— Virtuellement ça va mais tout le monde est inquiet. On est un peu comme dans un mauvais rêve. On ne réalise pas vraiment ce qui se passe. Être spectateurs de quelque chose dont nous en sommes aussi acteurs ! On a du mal à réaliser… Nous sommes dans une « Histoire » mondiale qu’aucun de nous n’aurait imaginé vivre. Il y a une véritable angoisse générale tout en profondeur. Elle s’insinue à l’intérieur de chacun de nous mais ne montre pas son visage. On rit, on discute, on s’engueule, on mange, on prend l’apéro mais en nous il y a la sournoise qui veille. En dehors du bonjour aux voisins par-dessus le grillage, des coups de téléphone et des réseaux sociaux virtuels, il n’y a plus de vie, plus de partage, plus de relations entre les humains. On est entre nous quatre toute la « saine journée » avec en prime la sournoise qui guette. Jour après jour, nous allons entrer dans une certaine habitude, dans une routine. C’est dans ces quelques jours que la réalité va dépasser le ressenti d’être « comme en vacances » de cette première semaine. Pour l’instant ça va mais gare à l’ennui et à l’insupportable sentiment d’enfermement qui ne sera pas qu’un sentiment. Nous sommes, pour ceux qui ont la chance de ne pas être dans une grande ville ou isolés au milieu de nulle part, dans une prison dorée. La proximité permanente, l’impossibilité de se réfugier avec d’autres, de rencontrer d’autres, de prendre l’air, vont vite devenir insupportées. On ne réalise pas vraiment et c’est mieux ainsi car il y a la sournoise qui est prête à nous bouffer la bonne humeur liée à cette sensation d’être « comme en vacances ».

— Va falloir mettre de l’huile entre les personnes si je comprends bien. Il en reste dans les rayons ?

— Et à la maison… Je te laisse mon Raymond. La famille se lève. Il y a du soleil et assez de douceur pour prendre le petit-déjeuner dehors.

— Bises mon auteur, à demain sept heures ?

— À demain sept heures.

Commentez

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s