Chronique des 22 et 23 mars 2020

— Raymond, tu es là ?

— Bah oui, où veux-tu que je sois ?

— J’avais peur que tu ne dormes encore.

— J’étais en plein rêve avec moi-même vu que je suis virtuel.

— C’est un fait avéré que tu n’es pas réel, mais, pour mémoire, je t’informe que je ne t’ai pas totalement inventé. Tu as vraiment existé.

— Oui bien-sûr, tu m’as conçu à partir d’un personnage ayant existé mais avoue que tu m’as sacrément romancé.

— J’avoue. J’ai quelque peu modifié ton histoire et ce n’est pas fini, je te réserve encore bien des surprises.

— Ah bon, raconte !

— Non, ce n’est pas le moment, je n’ai pas la tête à te faire grandir actuellement.

— Tu parles, tu nous as laissé en pleine grippe espagnole. On vient tout juste d’enterrer Marthe et avec Constant, nous n’avons pas eu le temps de lire la lettre que nous a envoyé Madeleine. Point d’arrêt à juillet 1919.

— Je sais Raymond, mais t’inquiète pas, la suite va venir.

— La suite va venir, la suite va venir, c’est facile à dire pour l’auteur. En attendant, il y a Pierre Jacpierre qui voudrait bien finir les foins au Buquet et Berthe qui se languit de ne pas voir sa petite Elisabeth qui est chez la nourrice.

— Je comprends, tu leur dis que je vais leur écrire la suite prochainement, mais pour l’instant, j’ai la réalité à glisser entre les touches de mon clavier.

— Justement, comment c’est le réel ?

— Toujours aussi irréel.

— Facile la réponse, mais encore ?

— Un silence prodigieux, des rues totalement vides, même les chats restent chez eux, même les chiens n’osent plus aboyer. Aboyer après qui ? Personne ne passe dans la rue, sur le trottoir, devant la barrière. Même les chats ne viennent plus les narguer ! Impressionnant ce que le silence et l’absence de vie dans la ville peuvent être oppressant.

— Tu as fait quoi ce week-end ?

— De l’inhabituel. Samedi on devait aller au Havre pour l’anniversaire d’Aurégane, une de nos nièces qui a pris quatorze ans.

— Impossible d’y aller.

— Bien entendu, n’empêche que la gamine, on voulait lui chanter le « Joyeux anniversaire » traditionnel, en français et en anglais.

— Vous lui avez téléphoné ?

— Mieux. Will, son père, a organisé, en douce, un rendez-vous vidéo sur Messenger. Il y avait sa mamie de Bretagne, sa mamée et son papé du Havre, son oncle, sa tante et ses cousins cousines de Toulon et nous. À dix neuf heures trente, nous lui chantions tous en chœur et en cœur, le « Joyeux anniversaire » en français et en anglais.

— C’est émouvant ton truc.

— Oui c’était super sympa. On est resté ensemble une bonne heure. Au début c’était le bazar, tout le monde parlait en même temps. Petit à petit ça s’est discipliné. On a trinqué virtuellement, Will m’a reversé un deuxième whisky relayé réellement par Karine. Aurégane a ouvert ses cadeaux achetés avant le confinement. Le chien et le lapin ont eu le droit de faire une apparition à l’écran pour lui faire une léchouille. Trop cool. On s’est quitté heureux de s’être retrouvé malgré les kilomètres et le corona.

— Et le dimanche ? Eugène que tu as fait sacristain, s’inquiète pour la messe.

— Pas plus de messe que de manif des gilets jaunes le samedi. J’ai eu mon frangin Bernard, le curé, au téléphone. Il était furax.

— De ne pas pouvoir célébrer la messe ?

— Mais non idiot ! Il était en rogne après son collègue qui a proposé d’aller célébrer la messe à domicile. Qui en aurait bénéficié ? Juste quelques familles bien nanties ! C’est ça qui l’a mis en colère.

— Il est confiné dans sa cabane au Buquet ou dans l’immeuble au Puchot ?

Au Puchot et ce n’est pas simple. En début de semaine, les jeunes du quartier refusaient de respecter le confinement ou pour être précis, ils se confinaient mais tous ensemble dans sa cage d’escalier. Il est passé plusieurs fois pour désinfecter avec de l’eau de javel. C’est l’odeur qui a dû les faire quitter les lieux.

— Et comment supporte-t-il la solitude ?

— Il m’a dit qu’il était inquiet. Pas pour lui, « Un an, cinq ans, dix ans de plus ou de moins, à presque quatre-vingts ans je suis dans le quartier final de ma vie. Le coronavirus ne me tracasse pas pour moi mais pour les autres » m’a-t-il dit au téléphone. Ce qui le tracasse c’est le pendant mais aussi la suite. Comment la société, ses humains, ses dirigeants, ses pauvres et ses nantis vont-ils s’en sortir de ce confinement ? Lui qui ne regarde jamais la télé et a si peu la tête à quelque chose, qu’en ce moment il regarde les films que diffuse la 2 à quatorze heures. Remarque, hier c’était « La grande vadrouille ». On a regardé en famille. Ça fait du bien !

— Tu es allé marcher hier ?

— J’ai tenté avec Matthieu. Nous sommes sortis, lui avec sa trottinette, moi à pieds pour faire un peu de sport. Je sais je ne suis pas très crédible de ce côté. Je suis plus sieste qu’activité physique. N’empêche, nous avions dans l’idée de faire le tour du quartier à vive allure. Une patrouille de la police municipale nous est tombée dessus. Ils nous ont demandé nos attestations et si nous habitions en immeuble ou maison. Ils le savent où nous logeons. Le chef de la police était côté passager et il me connait bien avec mes responsabilités associatives dans la commune. Il ne m’a pas salué. Il n’y a que son collègue qui s’est adressé à Matthieu et moi pour nous dire que nous pouvions faire du sport dans notre cour (de trois cent mètres carrés avec la maison…) et nous invitant « fermement » à faire demi-tour. Ce que nous avons fait sagement sans protester. En faisant demi-tour nous faisions le triple de distance qu’en poursuivant le trajet prévu initialement.

— Il y avait du monde dehors ?

— Personne d’autre que nous et la police. Le plus idiot de l’affaire, c’est qu’ils sont à deux dans la voiture, serrés comme des sardines, harnachés et armés jusqu’au dents. Je pense qu’ils sont plus en danger à l’intérieur de leur véhicule qu’à pieds. Conclusion, si tu as une cour tu ne courres pas. Léa est sortie aussi avec le chien. Elle les a vu et ils l’ont vu. Sauf qu’elle a pris une allée entre les maisons et qu’ils n’ont pas pu la suivre, enfermés qu’ils sont dans leur totomobile de policiers. Du coup, Léa a poursuivi son tour du quartier dans le respect des consignes de confinement sans être invitée « fermement » à faire demi-tour, ce qui l’aurait arrangé vu le double de distance à faire demi-tour.

— Et le voisinage ?

— Le froid a eu raison des discussions d’un côté à l’autre de la route. Personne là non plus ! Sauf en allant chercher le pain, j’ai, de loin, croisé un habitant de la rue. Il m’a parlé de Nostradamus, que ses prévisions se réalisaient. Manque plus que l’apocalypse de Saint Jean, « Le cinquième continent » et « Le Fléau » de Stephan King pour parfaire l’angoisse. Je te dis mon cher Raymond, même les chiens du quartier n’aboient plus !

— Je ne m’ennuie pas avec toi mon auteur, mais je retourne dans mon dossier « roman » avec la famille.

— D’ac mon Raymond. À demain et bises virtuelles à tout le monde.

— À demain !

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