Chronique du 16 mars 2020

— Raymond ? Raymond tu es là ?

— Oui, oui, il n’y a pas le feu.

— Je te réveille ?

— Oui, hier soir on a regardé un film sur Netflix. Du coup, on s’est couché tard avec les collègues héros. On n’est pas habitué. Tu nous inventes nos histoires le matin de bonne heure, rarement le soir. Du coup ce matin, l’écran était en sommeil. Dis, tu en as fait du bazar hier avec l’ordi. Tu as installé un nouveau logiciel ? Aucun d’entre-nous n’a réussi à entrer dedans.

— Affirmatif mon Raymond, on a installé un logiciel pour faire de la visio conférence.

— Tu as déjà Messager et Skype pour ça.

— Avec Microsoft Teams c’est mieux. On peut être plus nombreux et partager des fichiers. C’est Gilles et Stéphane qui l’ont installé. Ce sont eux les pros de l’informatique.

— C’est sûr. Toi tu n’es pas très doué là-dedans.

— J’ai failli me faire engueuler parce que je n’étais pas assez attentif pour le mettre en route. Heureusement que Léa était là pour me donner un coup de souris.

— C’est pourquoi ce nouveau gadget ?

— Pour nos réunions de l’association. Impossible de se retrouver, impossible et même interdit maintenant. Alors en visio on a tenu une réunion du Bureau hier après-midi. C’est pratique ; je vais voir pour installer un groupe pour l’asso de loisirs que je préside aussi.

— Ça se passe comment dans tes associations ?

— Pas simple. Pour l’office de loisirs, tout est à l’arrêt. Le centre de loisirs du mercredi, l’accompagnement scolaire, les ateliers pour les adultes. Avec le Directeur, on a décidé de tout mettre en veille.

— Bon ça, c’est fait !

— Bah non. Une heure après avoir pris les décisions, coup de téléphone du maire pour nous demander de mettre en place un accueil pour les enfants des personnels soignant. Allers- retours téléphoniques entre dix heures et midi avec Rodolphe pour qu’il mette ce service en marche.

— Et alors ?

— C’est bon ; le mercredi on accueille dix enfants au maximum dans les locaux prévus pour cent trente avec une directrice de centre de loisirs et un animateur. Les deux sur la base du volontariat. Le plus compliqué c’est de régler les statuts des autres salariés : arrêts maladie ou chômage partiel ? On manque un peu d’information. Tout change d’heure en heure.

— C’est le foutoir ?

— Non mais la situation empire et comme partout, les services de l’État et ceux du Département fonctionnent à effectifs réduits. Ils le disent eux-mêmes, ils sont en service « dégradé ». Ils font ce qu’ils peuvent. Ce n’est pas facile pour nous et pas mieux pour eux.

— Et pour ton autre association ?

— Pas simple. Imagine, quatre cents résidents à gérer dont certains rassemblés dans des établissements de presque cent logements d’une superficie n’excédant pas les treize mètres carré. On a une résidence où les chambres n’ont pas de coin cuisine, ce qui veut dire cuisines collectives… En période de confinement pas facile à organiser les rotations. Rends-toi compte, parmi ces usagers, des jeunes qui n’ont aucune autre solution de repli. Ils sont obligés de rester. Parmi tous ces jeunes, des mineurs lambdas et ceux qu’on appelle pudiquement et publiquement, des MNA pour Mineurs Non Accompagnés. Ce sont des jeunes réfugiés dont la plupart ne parlent pas et encore moins, ne lisent le français. Ajoutes des lieux dispersés dans le département, des travailleurs sociaux absents pour cause d’enfants à garder. Ajoutes les mesures drastiques mais justifiées, de confinement. La période est compliquée pour le personnel soignant ; je peux te dire qu’elle n’est pas simple pour les responsables, les salariés et les bénévoles d’établissement sociaux, d’accueils, d’hébergements ou sanitaires !

— Et nous qui nous plaignons dans notre disque dur… Vous arrivez à vous en sortir ?

— À ne pas les laisser sortir ? Oui, ils font un boulot remarquable. Tous les membres de l’équipe se relaient pour que ça fonctionne et limiter au maximum les risques de propagation de cette fichue maladie. Ils informent, expliquent, traduisent, font du porte-à-porte, désinfectent et désinfectent encore, mettent en place des roulements pour accéder aux cuisines collectives, à l’épicerie sociale. Ils distribuent de quoi subsister financièrement pour deux semaines sachant que la majorité des jeunes ne savent absolument pas gérer leur argent. Alors ils expliquent et expliquent encore comment faire, s’organiser. Et ajoutes à tout cela qu’il y aura bien une panne d’électricité, la fuite d’un radiateur ou celle d’une chasse d’eau à réparer, une porte à fermeture automatique qui ne voudra pas se fermer, une alarme incendie qui se déclenchera sans que l’on sache pourquoi et cerise sur le gâteau, une infraction, un vol et pourquoi pas une bagarre ou un squatteur car il y a des jeunes qui ne savent plus où atterrir, où dormir.

— Mais toi et tes copains du Bureau vous servez à quoi ?

— À écouter, conseiller, donner des tuyaux, interroger pour que rien ne soit oublié. Être là même si on ne fait pas grand-chose, mais être là pour qu’ils se sentent soutenus, accompagnés, moins isolés. On se sent un peu démuni mais aussi responsable de leur puissance à tenir le coup. C’est ça le mouvement associatif, l’éducation populaire, être là, être avec !

— Arrêtes, tu vas inonder le clavier et nous avec. Si tu continues on va devoir faire « echap » pour ne pas être noyés dans tes maux ! Et à la maison c’est comment ? Ça n’a pas l’air de fonctionner super les cours et devoirs via Internet ?

— Tu peux le dire, « service dégradé » là aussi ou plutôt service « engorgé ». Impossible de se connecter à Pronote, c’est saturé.

— Ce qui n’est pas sans déplaire aux collégiens dont le tien.

— Mais aussi énerve tout le monde. On s’accorde une journée de répit, on verra si ça marche mieux demain. Le plus dur pour le fiston est de ne pas pouvoir jouer avec ses copains. Le plus agréable c’est qu’il peut être plus sur sa console, connecté avec ses copains. Là aussi il y a quelques tensions.

— Ton étudiante est de retour ?

— Mais oui mon héros délégué. L’étudiante est désespérée car elle va devoir rester à la maison et ne pas voir ses potes plusieurs jours et, certainement, semaines. Les partiels, les examens, les cours risquent fortement de déborder sur juin, mois où elle envisageait de travailler. Cette première année de fac ne va pas être simple. En fin de journée, elle a pris le chien comme prétexte et s’est offert une bonne heure de balade pour se détendre.

— Karine travaille encore ?

— Ce matin, elle devait continuer à travailler. Son établissement est susceptible d’être réquisitionné pour accueillir des malades du corona. Elle a nettoyé, désinfecté, les chambres, les lits et tous les lieux de vie pour préparer cette éventualité. Elle est revenue persuadée de retourner travailler le lendemain. En fin de journée, coup de téléphone, « Vous restez chez vous jusqu’à nouvel ordre ».

— Tout le monde est à la maison alors ?

— Eh oui. Il y a du déménagement de meubles, de chambre, de placards dans l’air. On va faire valser la poussière j’te l’dis, moi.

— Fait attention de ne pas nous jeter avec un dossier de ton bureau.

— Mais non. Je vous ai enregistrés dans un dossier compressé, dans un disque dur à part et dans Dropbox. Pas de danger de vous balancer à la corbeille involontairement. Je tiens à vous mes héros, même si pour le moment je vous laisse confiner sur vos dernières lignes. La ligne de front a changé. Elle est envahie par le thermomètre de prise de température.  

— Tu n’aurais pas envie d’un café mon auteur adoré ?

— Oui, je te laisse, Karine vient de se lever, je vais la rejoindre. Bises virtuelles aux héros confinés.

— Bises à Karine et à demain, Macron parle ce soir.

— À demain Raymond.

Commentez

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s