Chronique du 25 mars 2020

— Raymond, tu es là ?

— Oui, il est 7h, j’ai mis mon réveil comme chaque matin depuis le début du confinement pour avoir tes infos.

— Chut ! Ne fais pas tant de bruit, toute la maison est encore endormie. En plus, il fait froid ce matin dans la maison. Il a gelé dehors. J’ai rallumé le feu mais il ne fait encore qu’un petit seize dans la salle et ça ne doit pas dépasser les treize dans la chambre. La famille est mieux sous la couette.

— J’ai lu sur Internet qu’il neige dans tes chères Hautes-Alpes.

— J’ai lu aussi en prenant mon petit déjeuner. Remarque, ce n’est pas exceptionnel ce temps là à la fin mars. Il y a des souvenirs qui se rappliquent et se répliquent cinquante ans plus tard.

— Raconte !

— Rien de plus que cette fin mars mille neuf cent soixante-dix. Je venais d’être renvoyé du lycée le jour du printemps, c’est un signe. Mon père m’avait trouvé du boulot et je ne devais commencer que le six du mois suivant. Pour m’éviter l’ennui et je pense, en guise de félicitations pour mon exploit scolaire, il m’a fait travailler dans les trois hectares d’herbages hérités de son père. Au programme arracher les ronces et les pieds d’orties, réparer les clôtures endommagées, en fil barbelé bien entendu, ramasser les branches cassées des arbres fruitiers et nettoyer le hangar à foin. De quoi bien occuper mes deux semaines. Il faisait un temps à ne pas mettre un chien, un escargot ou ton futur auteur dans des herbages sur le plateau du Buquet. Neige fondue, froid humide, gelées le matin, tout ce qu’il faut pour bien graver ces deux semaines et leur météo dans la mémoire d’un ado de seize ans à peine. Mon père me déposait le matin à sept heures et venait me reprendre à dix huit le soir. Ma mère me préparait une gamelle pour le midi et roule ma poule, on croisait les doigts pour que je ne me blesse pas avec la faucille et le marteau, ni avec les cisailles, les barbelés, les ronces ou en me prenant les pieds dans les ficelles des bottes de foin. Je crois que cette solitude forcée, ce confinement dans ces trois hectares glacés à bosser comme un forçat, en craignant de mal faire ou pas assez, en redoutant les remarques et les réprimandes du Père, ont laissé quelques traces et quelques cicatrices bien au chaud dans mon manteau de silence et de rancœur. Ça a duré deux semaines, six jours sur sept. J’ai fini le samedi soir quatre avril, les mains pleines d’ampoules d’échardes et de coupures, le dos complètement en compote et la rage bien tapie dans mes godasses. Je me souviens qu’il neigeait à gros flocons lourds d’humidité ce soir-là. Je me rappelle de la douceur de l’eau brûlante sur mon corps aux bains-douches municipaux. C’était fin mars mille neuf cent soixante-dix. Mon père m’avait confiné au Buquet et il faisait froid comme en cette fin mars deux mille vingt où nous sommes confinés chez nous, au chaud.

— Bon, ça y est, la mémoire vive de l’ordi est bloquée par les mouchoirs « alarmés » de la famille. Satisfait mon auteur ?

— J’en ajoute une couche ?

— Au point où nous en sommes…

— Envie d’ajouter que je pense aux ados de seize ans à la frontière entre la Turquie et la Syrie. Eux sont confinés en altitude, dans le vent, le froid, la neige et sous les bombes dans des tentes, sous des bâches en plastique. Ils ont une double dose de guerre, celle des armes, celle du corona. Je pense à ces ados de seize ans qui, s’ils survivent, auront bien enfoui au fond de leurs godasses, une rage que l’indifférence brûlante du monde entier se reprendra dans la figure comme une douche glacée. Il fait froid ce matin du vingt-cinq mars deux mille vingt, nous vivons notre huitième jour de confinement chez nous, au chaud.

— Tu oublies tout de même que chez nous, comme tu dis, il y en a qui ne sont pas au chaud. Les SDF, les saisonniers bloqués aux pieds des pistes du Jura, des Pyrénées ou des Alpes dans des camping-cars bricolés, sans chauffage et sans hygiène et tous ceux dont on ne parle pas, qui glissent sur notre indifférence obsédée par notre petite heure de sortie, notre angoisse de ne pas trouver les cinq paquets de farine, de pâtes et les douze rouleaux de PQ quotidien au super marché du coin.

— Tu as raison Raymond. Je retrouve là les convictions d’anar et de révolutionnaire dont je t’ai affublées.

— Bon ça va ! Et chez toi, c’est comment ?

— Le boulot de Karine l’a contacté pour reprendre lundi. C’est un peu l’incompréhension. D’un côté on confine et on verbalise en cas de manquement au confinement et de l’autre on fait revenir au travail des salariés qui ne voient pas ce qu’ils vont faire de leur journée, vu que l’établissement est vide. La difficulté ces derniers jours, provient des informations qui sont parcellaires, incomplètes, trop ou pas assez expliquées et, souvent, énigmatiques. Ajoute la crainte, compréhensible elle, d’être contaminé.

— Elle reprend lundi ?

— Avec ses collègues et elles ne savent pas trop ce qu’elles vont faire dans l’établissement vidé de ses occupants. Espérons que les explications vont suivre les décisions.

— Et tes résidences sociales, c’est comment ?

— Les trois quarts des résidents y sont présents. L’équipe des salariés doit toujours faire preuve de pédagogie et de persuasion pour faire respecter les mesures de confinement et les gestes barrière. Je suis très inquiet et pour tout te dire mon Raymond, je n’ai pas bien dormi cette nuit à cause de ça. Je crains qu’un ou plusieurs membres des employés ne soient contaminés. Je ne m’illusionne pas, il va y avoir des jeunes qui vont être atteints par le virus. Comment vont-ils supporter l’enferment dans leur treize mètres carrés pour les célibataires, vingt à trente pour les mamans qui ont un enfant ? Pour peu qu’une maman soit atteinte et qu’une hospitalisation soit nécessaire, il va falloir gérer le placement de ou des enfants. Les mesures de prévention vont-elles être suffisantes et convenablement comprises pour être appliquées ? Et toujours cette peur pour ceux qui travaillent auprès d’eux, trop près d’eux. Franchement, je leur tire mon chapeau. On parle des soignants et on a raison. J’aimerais que ne soient pas oubliés ces travailleurs sociaux qui se battent et se débattent avec la précarité, la misère, la pauvreté, quelle qu’elle soit, morale, physique ou financière. Pour eux aussi les concerts de vingt heures !

— Bah mon gaillard, tu es vachement rigolo ce matin ! Tu débordes d’optimisme mon pépère ! Tu devrais faire un copier-coller du soleil dans ton écran. Tu viens de nous noircir le paysage pour la journée et la nuit en prime !

— « Sur l’écran noir de mes nuits blanches » chantait Nougaro, « Je n’me fais pas du cinéma » ajouterai-je. Le film se nomme plutôt « Le jour le plus long » que « Les vacances de Monsieur Hulot » ! Je te laisse Raymond. Il est neuf heures et je prendrais bien un petit café.

— Bises virtuelles de la famille mon auteur.

— Bises virtuelles à tout le monde et surtout RESTEZ CHEZ VOUS !

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