Chronique du 26 mars 2020

— Salut Raymond

— Salut mon auteur. Dis c’était Noël hier.

— Pourquoi donc ?

— Vingt-cinq ordonnances le vingt-cinq du mois, dommage ce n’est pas décembre !

— Bof, pas terrible ta blagounette bien que… Vingt-cinq ordonnances, du jamais vu depuis De Gaulle en 1958. Il ne fait pas dans la dentelle notre Jupiter.

— Les médicaments prescrits sont costauds et les ordonnances renouvelées automatiquement jusqu’à la fin de l’année. Durée maximum du travail à soixante heures, on se croirait revenu au début du vingtième siècle.

— C’est ce que vont certainement dire certains. Mais ce sont les mêmes qui vont hurler à la mort après le Gouvernement s’il y a rupture d’approvisionnement en PQ.

— C’est du provisoire mais c’est du lourd. Quoi de neuf dans le quartier ?

— Peu de choses, on entre dans la durée. Chacun prend ses habitudes. Les chiens en ont plein les pattes de servir d’alibi-promenade-pipi-caca. Je me suis fait un tour de marche rapide hier, histoire de m’aérer l’esprit. C’est fou le nombre d’ados qui se souviennent qu’ils ont un chien à la maison. En l’espace de trois quarts d’heure, j’ai vu, de loin rassures-toi, quatre personnes avec toutou en laisse. Que des ados.

— Il y aurait bien du prétexte sous les colliers ?

— Ouais, pour téléphoner tranquille aux copains-copines, rien de mieux que le pipi-caca du chien et tant pis pour lui s’il a déjà fait une promenade d’une heure avec le frangin ou la frangine quelque temps avant ! Le meilleur ami des jeunes va retrouver une sveltesse jamais égalée.

— Et les jeunes, le plaisir de marcher.

— Pas certain. Ils se contentent souvent de s’installer sur un banc ou de s’adosser derrière un arbre à l’abri des caméras de surveillance. L’alibi de la sortie roupille à leurs pieds et eux dégoupillent leurs confidences, leurs angoisses, leurs rires et leurs frustrations d’enfermement, d’isolement !

— Il y a des regroupements ?

— Aucun à ma connaissance. Le parc derrière la maison est fermé et interdit d’accès. Lundi, il y avait encore quelques inconscients qui utilisaient les agrès de sport mais depuis avant-hier, la consigne et la fermeture sont respectées. Mon voisin m’a dit avoir entendu des rires et des discussions dans la soirée de lundi venant de ce lieu ? Franchement, je pense que peu de jeunes s’y aventurent. Le prix à payer est salé. Je connais un jeune qui a été suivi par les gendarmes, en voiture, jusqu’à chez lui. Ils étaient trois dans le véhicule, trois fois cent trente-cinq euros d’amende ! Tu évites la récidive à ce prix-là.

— Hier c’était mercredi, tu avais des enfants au centre de loisirs ?

— Pas un. Tout était en ordre pour en accueillir une dizaine dont les parents sont des personnels soignants. Un seul était inscrit la veille. Aucun n’est venu le jour. À quatorze heures, le Directeur m’a téléphoné pour me dire qu’il faisait rentrer les deux animateurs à leur domicile et, qu’après fermeture, il en faisait de même. On verra la semaine prochaine. On est prêt et il y a des volontaires pour travailler. Ce n’est pas pareil partout. Il y a un organisme d’accueil dont tous les salariés sont en arrêt maladie. Le dernier à s’y mettre est le chef de service. Tous les bénéficiaires de ce service qui sont dans une extrême précarité morale, sociale, physique et financière, sont livrés à eux-mêmes, sans accompagnement, sans suivi.

— Vous allez faire quelque-chose ?

— Les collègues ont déjà bien à faire avec nos résidents sans que nous les surchargions plus. Nous ne sommes ni des dieux, ni leurs acolytes. Pour le moment sur nos accueils d’hébergement et de logements, tout le monde est motivé, se défonce un maximum. À trop charger leur barque on risque le naufrage. Un premier cas de suspicion de contamination est en quarantaine dans un des établissements. C’est tout un patacaisse pour renforcer la protection des occupants des autres logements ainsi que celle des travailleurs sociaux en charge de mettre en place ces dispositifs. Il faut assurer la désinfection des lieux, des personnes. Il faut mettre en place la livraison des denrées alimentaires ou celle de repas. Ajoute à cela les régimes sans porc, sans viande, sans gluten, sans œufs, « sans chemise, sans pantalon » pourrait chanter la chorale des accompagnateurs !

—  Karine a repris le travail ?

— Oui elle est repartie ce matin. Il n’y a pas d’enfant présent dans sa structure mais il lui est demandé de reprendre. Pour faire quoi ? Elle est partie avec l’attestation, le gel, les masques que nous avons à la maison depuis la grippe H1N1.

— Vous avez des masques ?

— Oui. En rangeant la pharmacie, nous les avons retrouvés dans leur paquet d’origine. Nous les avions achetés car Léa avait été contaminée à l’époque et pour éviter qu’elle ne contamine tout le monde, elle devait en mettre. Elle avait sept ans. Elle n’a dû en utiliser qu’un demi paquet de dix et encore, pour jouer au docteur avec ses poupées. Quand je pense que j’ai donné des cartons de masques à un copain horticulteur pour faire de la place dans les réserves du boulot, un an après cet épisode de grippe.

— Et aujourd’hui, c’est la pénurie.

— On a été nombreux à trouver que Roselyne Bachelot avait exagéré à cette époque. J’en étais. Résultat, plus de réserve d’État a décrété Sarko. Conclusion ? Aucune car rien n’est jamais identique d’une guerre à l’autre !

— C’était la fiesta hier soir. Tu n’avais pas éteint l’ordi. Impossible de dormir tant la télé était forte ! Je peux te dire que certains dans la famille ont râlé.

— Encore un classique du cinéma, « Les Blues Brothers ». Les enfants l’ont découvert et nous re re re vu avec toujours autant de plaisir. Le son à donf comme dirait les gamins ? Un régal pour tout le monde. Nous n’avons pas résisté. On s’est éjecté du canapé pour danser un bon vieux rock sur « Everybody, need somebody ». C’est un film que je te conseille de regarder mon Raymond. Il est téléchargeable gratuit sur Netflix. Sûr que Madeleine va se déhancher avec toi.

— Chiche ! Je mets le son à donf moi aussi.

— Tout doux mon coco, les enfants dorment.

— « Everybody, need somebody » ! « Tout le monde a besoin de tout le monde » ! peut-on traduire.

— Eh oui mon Raymond. On a tous besoin des autres. J’ai besoin de toi pour écrire. Tu as besoin de moi pour être.

— C’est plus que virtuellement réel ton propos. Tu fais dans la dentelle ce matin.

— Bof ! Allez, je te laisse. J’irai bien promener le chien avant que Léa ne le fasse. Ce n’est pas gagné. Il est affalé au soleil derrière la baie vitrée et ne semble pas du tout avoir une quelconque envie de sortir. « Everybody, need somebody » ! À demain et bises à mes héros confinés.

— À demain mon auteur.

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