Chronique du 28 mars 2020

— Salut Raymond.

— Salut mon auteur. Enfin debout, tu as vu l’heure ?

— Oui, dix heures. J’ai eu envie de prendre mon temps ce matin. Rien ne presse, tout est à l’arrêt ou presque. Ce qui n’est pas fait à sept heures peut l’être à dix. Rien d’urgent ne prend mon temps. Prenons le temps, rien ne sert de courir il faut mourir à temps.

Hier au soir, après des parties effrénées de belotte et de poker avec les enfants et avant d’aller me coucher, j’ai sorti le chien. Minuit, un silence impressionnant. Le sentiment glaçant que la mort rode et n’attend que le plus petit passage pour s’infiltrer, s’immiscer dans nos vies. L’impression qu’un nuage invisible nous entoure. Il rentre ici, passe là. Il s’installe chez les uns, ignore les autres. Jour après jour, le nuage se propage au plus près de nous. D’heure en heure, il s’insinue et envahit nos angoisses. Tout le monde n’est pas touché par le virus. Tous nous sommes atteints par ses chaînes de peurs, pour soi, pour les autres, nos enfants, nos parents. Nous sommes dans l’illusion d’être intouchables mais en Inde, les intouchables sont les plus pauvres, la caste des bannis de la société. Le corona ne bannit personne, il s’accoquine avec tous, il ne respecte ni les castes ni les classes. Il hume, enrhume et s’abat au hasard du vent, d’une gouttelette, d’une main qui se pose et l’impose. Le confinement est prolongé de deux semaines. Ce ne sera pas suffisant. Nous le savons tous mais on joue les apparences. C’est une guerre du renseignement, on donne de fausses informations à l’ennemi. Le virus ne doit pas savoir alors on fait semblant, semblant de le maîtriser de le contenir, de le juguler par nos tranchées illusoires. Mais à chaque sortie, ses mitrailleuses fauchent, à chaque écart, ses obus éparpillent ses miasmes. Au hasard du vent, d’une gouttelette, d’une main qui se pose et l’impose, il s’attache au plus près de notre cœur, inonde notre corps et l’emporte dans sa ronde infernale et qu’importe notre âge, notre sexe, notre rang. Il ignore certains, les laisse exsangues mais vivants, s’arrime à d’autres, plus faibles, plus vulnérables, moins chanceux. Loterie de la peur, tombola de l’espoir. Le gros lot c’est la mort pour quelques-uns, la vie à quatre-vingt-quinze pour cent des contaminés. Reste l’espoir, confiné au plus profond de soi, de faire partie du bon pourcentage.

— Hier, tu disais que la contamination se propageait dans tes associations.

— Oui, doucement depuis trois jours mais sûrement. Deux cas dans une résidence de la première association ; deux salariés atteints dans l’autre association. On ne peut pas se soustraire à la réalité. Nous entrons dans le dur, dans cette période où les chiffres vont s’allonger, comme les malades, prendre des dizaines à leurs unités, des degrés de température. Les protocoles de défense sont en action mais nous craignons l’assaut, nous courbons le dos. Les équipes sont sur le pont, motivées, harnachées de gel, de gants, de masques et de trouille au ventre. Elles doivent réagir à l’irrationnel, à l’inconnue, à l’impossible dont nul n’est tenu. On parle des soignants du corps, je me dois de te dire mon Raymond que les accompagnateurs des cœurs et de leur enveloppe précarisée, font un boulot monstre.

— Mais pourquoi n’interdit-on pas à ceux dont le travail n’est pas indispensable à la marche du pays, d’aller au boulot ?

— On y vient mais ce n’est pas toujours l’État qui impose les choses. Une copine travaille dans une usine de fabrication de carton. Il a fallu qu’un cas de contamination se déclare pour que le patron accepte de fermer l’entreprise. Quatre cents ouvrières et ouvriers mis en danger pour maintenir une production de cartons ! Regarde, cette autre qui est obligée de retourner à son travail. Il n’y a pas un gamin dans la structure où elle bosse, pas un éducateur. Ces derniers sont tous en télétravail. Reste un minima de personnel administratif. Mais voilà, faut vider les poubelles et nettoyer les chiottes. Il faut re-désinfecter les lieux qui ont été souillées par des personnes imbues de leur statut et incapable de nettoyer le sucre tombé du paquet, le café qui a coulé de la tasse. Ce n’est pas leur travail, cela fait partie des missions du personnel non éducatif. Alors on fait revenir ce personnel pour descendre des sacs poubelle des bureaux et éliminer les traces des tasses à café. On dé-confine pour confirmer son statut. Connerie ! Où est l’important ? L’État n’y est pour rien, sauf qu’un moment, il devra faire comme en Italie, tout boucler pour enrayer la pandémie et qu’importe le sac poubelle et son contenu de papiers inutiles et de gobelets vides, qu’importe la tâche de café. Il se souviendra ce personnel non éducatif, plus tard, il se souviendra. Espérons qu’en nettoyant le bureau, il n’est pas attrapé cette gouttelette, le résidu de cette main qui s’est posée et a imposé. Il se souviendra qu’il y a eu un avant et qu’il y aura un après ce hasard du vent.  

— Bon, on ne peut pas dire que de prendre ton temps améliore ton sourire mon auteur.

— Il faut un exutoire. L’indignation et la révolte ne sont pas confinées que je sache ? Je compte sur toi Raymond, l’anarchosyndicaliste de mon futur bouquin, pour secouer la mémoire vive de mon disque dur afin qu’il reste un disque pur ! 

— Compte sur moi mon auteur. Le vent du hasard dont tu parles plus haut, souffle entre les touches de ton clavier. Il n’expire pas la mort. Non il respire l’espoir, il aspire l’amour pour mieux le partager. Le partage de l’espoir et celui de l’amour ne sont pas confinés que je sache ?

— Il fait soleil ce matin, ou plutôt, ce midi. Il est onze heures cinquante. Demain il sera douze heures cinquante, on passe à l’heure d’été. Ça sent le printemps, les fleurs explosent. Hier en plein après-midi, j’ai vu une buse planée au-dessus du parc de jeux derrière la maison. Elle a plongé tout près d’un toboggan, une proie s’est élevée entre ses serres. C’est bien la première fois qu’un rapace chasse au-dessus du parc. Les animaux sauvages reprennent possession des lieux tant c’est silencieux. Il aura un avant, il y aura un après. Nous serons de l’après !

— À demain mon auteur.

— Non demain c’est relâche Raymond. Je te retrouve lundi pour célébrer notre deuxième semaine de confinement et de chroniques.

— À lundi !

— À lundi et restez chez vous mes héros. Bises virtuelles à tout le monde.

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