Chronique du 14 avril 2020

— Salut Raymond.
— …
— Raymond ? Tu es là ?
— …
— Eh ! il y a quelqu’un ?
— Oui, oui j’arrive. Une seconde, je vide la corbeille !
— Tu vides la corbeille de l’ordinateur ?
— Bah oui ! Un mois de confinement ça laisse des dossiers à supprimer définitivement. Il faut faire de la place pour ceux des quatre prochaines semaines.
— Ne me dis pas que la corbeille déborde autant que la remorque dans la cour.
— Je ne sais pas. Fais voir une photo.

— Ah oui en effet c’est une mini déchetterie chez toi !
— Que veux-tu, la vraie est fermée depuis un mois. Les déchets verts, le résultat des rangements successifs et excessifs de ces dernières semaines est empilé et déborde. On est tous dans la même situation dans le quartier. Le flanc ou le devant des maisons sont encombrés de sacs, de planches, de vieux grillages, de pots vides et de toute une multitude d’inutilités conservées dans les garages, placards, cabane de jardin et que sais-je encore ? Devant les immeubles le paysage est identique. Les poubelles de recyclables et leurs alentours sont une salle d’exposition des « on le garde, on ne sait jamais, ça peut servir ». Combien de tee-shirts sans forme, de pulls et de sweats troués, de pantalons et de shorts délavés, de morceau de tissus qui ont oublié leur origine et de boîtes à chaussures vides depuis des lustres ? Il y en a aussi des lustres tordus et poussiéreux, des étagères brinquebalantes, des lampes sans abat-jour et des abat-jours sans lampe. Il a fallu faire de la place aux paquets de pâtes et aux rouleaux de papier hygiénique qui eux serviront !
— Tu abuses un peu mon auteur !
— Je te l’accorde. Il n’empêche que le temps confiné, permet de décharger les inutilités dans les cours et les poubelles surchargées ! À la réouverture de la déchetterie, il y aura une file d’attente pire que devant les magasins d’alimentation actuellement ! Et je ne te dis pas tout. Il y a ce qui ne se voit pas. Dans le garage, impossible de mettre un pied devant l’autre. On a trié et empilé. Ça va saigner quand on va vider !
— Dans quatre semaines, le Président de la République l’a dit hier.
— Oui dans quatre semaines ce sera le début d’un déconfinement progressif. Progressif ! Le 11 mai, pas question de ruée vers l’or du dehors ou hors de l’ordinateur. Progressif ! Certains ont déjà du mal actuellement à se plier aux règles de sécurité ; le 11 mai ils auront des difficultés à calmer leur soif de liberté. Pas question de faire la fête le 10 mai au soir comme il y a trente-neuf ans, à l’annonce de la victoire de Mitterrand ! Masqués, gantés, propres comme des sous neufs, désinfectés et à distance respectable et respectée. Mais pour l’instant, nous restons confinés mes héros.
— Oui, c’est pour ça que j’ai fait le ménage dans les dossiers et vidé la corbeille.
— Tu n’as pas jeté les brouillons de mes romans en cours ?
— Je n’ai pas envie de disparaître. Bien qu’il y ait sûrement des navets et des personnages inutiles et sans intérêt à faire passer à la trappe. Qu’en penses-tu ?
— Non ! Tu ne touches pas à mes brouillons, ça peut servir !
— Pour les générations futures ?
— Il suffit gougeât, malotru, bachi-bouzouk ! Méfie-toi l’anar-anticlérical de ne pas passer à la corbeille et qui sait peut-être de devenir franc-maçon ?
— Ce dernier qualificatif ne serait pas sans me déplaire.
— Tout doux mon Raymond, tu ne vas pas avoir toutes les qualités à toi seul ! Laisses-en aux autres.
— Tu reprends quand notre histoire ?
— Surprise. Quand j’en aurai décidé et je ne le dirai à personne.
— Moi je le saurai.
— Ne t’avise pas de cafter, je te fais virer à droite et même plus, je te fais défiler aux Champs Élysées avec les Croix de feu !
— Des menaces.
— Mais non je ne te promets pas cet avenir sans cerveau.
— Ouf ! Et dis-moi, c’est comment dehors ?
— Toujours aussi vide. Dimanche, je suis allé faire un tour à pieds histoire de digérer les côtes de porc au barbecue, les frites et le gâteau au chocolat réalisé par Léa. J’ai longé le parc habituellement bondé d’enfants autour des jeux et des toboggans, et de parents assis sur les bancs ; d’ordinaire, tout ce petit monde est installé aux tables en bois à déguster une glace, une crêpe, un soda acheté au snack de Moussa. Regarde !

Le vide, le silence. Les pâquerettes sont droites, l’herbe est haute, les bacs à sable s’envahissent d’herbe et de liseron. Un désert de verdure et de fleurs, abandonné des promeneurs, abandonné aux écureuils et aux oiseaux, aux pies et aux corbeaux et parfois, à un couple de buses qui vient se ravitailler sans respecter les distances de sécurité. La nature reprend ses droits ! Elle s’éclate sous ce soleil printanier et nous n’avons le droit que de la regarder et de l’admirer de loin, sans l’approcher. Interdit de flâner dans les allées du parc de loisirs. Le 11 mai les enfants pourront jouer à cache-cache dans ce qui sera devenu une savane tant l’herbe et les massifs auront repris leur droit !
— Avec des masques et des gants.
— Et les distances de sécurité !
— J’y retourne mon auteur, je n’ai pas fini le ménage.
— Moi aussi mon Raymond, le café me réclame.
— À demain mon auteur.
— À demain Raymond. Bises virtuelles à la famille et restez chez vous.

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Un avis sur “Chronique du 14 avril 2020

  1. Salut l’Auteur,
    A peine plus serein que ce matin où je me désolais du traitement qui sera fait aux « vieux »… Ce qui m’a mis du baume au cœur, c’est que j’ai lu que « vieux » c’était au delà de 60 ans (source : la Président Allemande de je ne sais quel truc Européen ! ça ne m’étonne pas d’eux. Voilà que je vais devenir comme Raymond). Mais, ce qui m’a réjoui, c’est que je connais quelques copains qui vont être dans mon cas ! Pas joli, joli…
    Pour revenir au Président et au dé-confinement, c’est vraiment mesquin de mettre cela un lundi matin. Encore un weekend de passé à l’as. Et puis, zapper la victoire de Mitterrand, c’est une honte… mais il reste si peu de socialistes que ça ne va pas lui porter de torts !
    A demain !

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