Chronique du 17 avril 2020

— Raymond. Eh Raymond, tu es là ?
— Bah oui ! Où veux-tu que je sois ?
— Chut pas si fort.
— Tout le monde dort, oui je sais !
— Pas que, il faut que je te dise.
— Que tu me dises quoi ? À ta façon de parler on se croirait en pleine pandémie.
— Hum même pas drôle. Justement avec le corona, il y a des trucs pas clairs qui se passent.
— Eh arrête tes mystères à la pochette surprise, tes devinettes aux Apéricubes, tes blagues Carambar. Direct mon auteur. Qu’est-ce qu’il y a de si grave qui t’oblige à parler comme un môme en train de piocher dans le bocal à bonbons de la grand-mère gâteuse ?
— Il y a Raymond que le marché noir est en plein essor.
— Ouah, la nouvelle toute fraîche sortie d’un hangar réfrigéré de Rungis. Comme si je ne savais pas. Les trafics de masques datant de la dernière H1N1 et ceux recyclés arrivant directement de Chine livrables dans les six mois, c’est connu ! Les bouteilles de gel hydro-alcoolique fabriquées avec l’ancien alambic de l’arrière-grand-père dans les étables désaffectées et transformées en gîtes de France au fin fond du pays de Caux, c’est connu ! Les stocks de gants Mappa retrouvés sur les étagères du musée du salon des innovations ménagères avec le premier lave-vaisselle, le réfrigérateur Frigidaire, l’aspirateur Hoover et remis sur le marché, c’est archi connu ! Alors ton marché noir…
— Mais non Raymond, je ne te parle pas de ces magouilles-là !
— Des quelles ? De celle du PQ ou du pain de mie ? Les rayons sont pleins ! Ah oui, je sais, de la fourniture en intelligence et des sacs à cons ? Si c’est de ce marché dont tu parles, en effet, il y a de quoi s’enrichir mon auteur !
— C’est presque ça.
— … ???
— Tu restes sans voix Raymond. Je te mets sur la voie avec un indice aiguillage : « livre ».
— Je ne vois pas !
— Ah tu ne peux que constater qu’au fond de tes octets tu ne sais pas tout !
— Bah racontes !
— Depuis quelques jours, il y a des déplacements suspects entre certains quartiers. Sous couvert de faire des courses, des charrettes circulent, tu sais celles que les mamies traînent derrière elles quand elles font leur marché. Elles sortent des cachettes où elles séjournaient, au frais des cloportes dans les caves, au chaud des toiles d’araignées dans les greniers.
— Tu parles des mamies ?
— Mais non Raymond ! Les mamies sont comme les papis, confinées devant le poste de télé à se pastiller la rediffusion des jeux enregistrés il y a deux ans et diffusés il y a un an. L’avantage c’est que souvent ils ne se souviennent pas de l’avoir déjà regardé et d’avoir déjà répondu aux questions de « Question pour un champion ». Ce n’est pas qu’ils perdent la mémoire (bien que…). Non, c’est que depuis le temps, les questions sont les mêmes ! Donc, ce sont les charrettes qui sont de sortie, pas les mamies.
« Et alors ? Et alors ? Et alors ? Zorro est arrivé é é, sans s’pressé é é »
— Le confinement ne t’améliore pas Raymond ! Re donc, devant lesdites charrettes, non pas des mamies, que nenni, mais de frêles créatures, jeunes et pleines d’allant, d’entrain et d’ardeur…
— Gaffe, tu as utilisé tous les synonymes de « allant » d’un seul coup. Ça va être compliqué pour écrire la suite !
— Raymond tu m’énerves ! N’ayant plus de synonymes je répète. Donc précédent les susnommées carrioles, de merveilleuses jeunes femmes dans la fleur de l’âge, en fleur car c’est le printemps mais masquées. Normal me diras-tu.
— Je ne dis plus rien mon auteur.
— Elles vont, en toute discrétion, chez l’une et chez l’autre, leur chariot lesté jusqu’en haut. Dans les jardins, derrière les haies et les murets, à l’abri des portails verrouillés, elles se livrent à un trafic insensé et pour le moins dangereux ! Si elles sont surprises par la police ou la gendarmerie, elles risquent leur réputation, leur avenir, pire, 135 euros d’amende. Mais elles n’en ont que faire ! Elles vont de la maison de Lucie à celle de Julie, du jardinet d’Audrey à l’escalier d’Andrée, du portillon de Manon au raidillon de Lison. Elles vont, petits soldats sans arme, avec leur courage et leur conviction. Elles vont ! Malraux aurait pu faire leur éloge comme il le fit pour Jean Moulin, mais Malraux est mort et je ne suis pas lui et elles sont en vie !
— Que font-elles non de non ? Je me languis d’impatience !
— Elles se partagent le savoir, la connaissance, l’insouciance, l’évasion, les rires et les larmes, le suspens et l’aventure. Elles se partagent les mots qui font les phrases donnant les paragraphes et faisant les chapitres. Les librairies, les bibliothèques, les médiathèques sont closes comme les maisons roses. Pour ne pas voir la vie en noire, elle promène les histoires, les nouvelles, les romans dans leur tombereau (là je suis à cours de synonymes) usagé. Elles vont de l’une à l’autre s’échanger les livres qu’elles ont lus. Zola fripouille avec Dormann. Rottier fait le gué avec Cohen qui s’acoquine avec Stephan King pour filer le frisson à Jean d’Ormesson. Un vieil Hugo est sur le chant avec Sagan, Jardin côtoie Colombani, Devaux et Morel sont en bonne compagnie avec Les rois maudits. Ces femmes, mères de famille courageuses, ravitaillent leur foyer, leur mari, leurs enfants en nourriture introuvables actuellement.
— Ouah c’est beau mon auteur. Mais il y a Amazon, Fnac, les Ebook et les téléchargements.
— Oui, mais on a peut-être besoin aussi de se partager les mots qu’on a aimés et c’est ce qu’elles font avec leur vieille banne (et oui il y en a encore) pleine des livres qu’elles s’échangent malgré le risque d’une amende de 135 euros voir de la confiscation de la carrette (mélange de charrette et carriole) et de son contenu.
— Résistance ou marché noir ?
— Résilience et marché coloré mon Raymond !
— De ce pas je retourne dans tes dossiers, lire les nouvelles que Jean-François Rottier t’a envoyées.
— Pas besoin d’aller dans mes dossiers. Tu cliques sur « Jean-François Rottier » et tu accéderas directement aux deux autres nouvelles.
— À demain mon auteur et bonne lecture.
— À demain Raymond. Bises virtuelles à la famille et restez chez vous.

Accès aux Nouvelles de Jean-François Rottier : lien

Accès aux Nouvelles de Patrice Colasse : lien

Accès aux Tableaux d’André Liberprey : lien

Accès à la Parabole de Bernard Lebeau : lien

Un avis sur “Chronique du 17 avril 2020

  1. Eh, l’Auteur, ce soir un peu de culture !
    Sais-tu que ta maison où vous êtes tous enfermés répond au doux nom de « Lazaret » ? C’était un établissement de mise en quarantaine des passagers, équipages et marchandises en provenance de ports où sévissait la peste.
    Et bien maintenant, c’est le Covid 19 qui est la nouvelle peste !
    Flaubert raconte d’ailleurs qu’il a été enfermé à Beyrouth dans un tel établissement. Il raconte que les « gardiens communiquent avec nous à l’aide d’une perche, font des sauts de mouton pour nous éviter quand nous les approchons, et reçoivent notre argent dans une écuelle remplie d’eau ». Néanmoins, il s’amuse bien au détriment des pauvres Turcs : « Quand on veut leur faire des peurs atroces, on n’a qu’à les menacer de les embrasser – ils pâlissent ».
    Tu vois, l’Auteur, rien n’a vraiment changé en ce bas monde !

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