Chronique du 18 avril 2020

— Salut Raymond.
— Un caddie !
— Quoi un caddie ?
— Un caddie, le nom de la petite charrette que les mamies tirent derrière elles quand elles vont au marché. Un caddie. Tu n’as pas utilisé ce synonyme hier.
— De fait. Bonjour quand même !
— Oui. Salut mon auteur. Quoi de nouveau en ce matin ensoleillé après les orages nocturnes ?
— Toute la nature est heureuse de cette pluie et les tondeuses en frétillent d’avance ; elles ont de l’herbe sur la planche. Il va y avoir concert aujourd’hui. Entre les électriques et les thermiques, la course au brin qui dépasse, à la pâquerette ou à la fleur de pissenlit qui se pavane sur les pelouses, est ouverte. J’entends d’ici le doux ronronnement de satisfaction des maîtres tondeurs attendant avec impatience le moment fatidique de neuf heures, celui où, enfin, il leur sera permis de faire vrombir leur machine à égaliser leur aire de jeux favorite. À vos marques ! Prêt ? Tondez !
— Tu vas faire la course avec eux ?
— Bof pas trop envie. Faudrait aplanir les touffes d’herbes folles mais je n’ai pas la motivation. Je vais le suggérer à l’équipe de l’après-midi, celle qui se lève passée dix heures. Peut-être qu’un des adeptes de la grasse matinée sera intéressé pour participer aux vingt-quatre heures des tondeurs ? Moi j’ai la flemme, je n’ai pas la flamme !
— Et ta team jeune-ado comment va-t-elle ?
— Elle va… à peu près. Promener le chien qui en a ras les coussinets. Faire le tour du quartier en trottinette ou en rollers mais sans les copains pour admirer les 180 ou les 360 degrés, sans personne pour rire de la gamelle de l’autre, quel intérêt ? Ça manque de piment.
— Les contrôles sont fréquents ?
— Pas trop. Une copine racontait que sa fille avait décidé d’aller donner son sang cette semaine.
— Belle initiative !
— Oui mon Raymond. Ne l’ayant jamais fait, elle s’est retrouvée recalée. « Il faut prendre rendez-vous » lui a-t-on dit. « Tant pis » s’est-elle exclamée et son camarade de fac qui, de surprenante façon était là lui aussi pour donner son sang pour la première fois, s’est entendu dire la même chose. « Tant pis. On reviendra ! » « Il faudra prendre rendez-vous la prochaine fois. On revient dans un mois ! » Et nos deux motivés s’en sont allés à un mètre de distance l’un de l’autre. Ils se sont approchés du petit pont de bois piétonnier qui relie les deux rives du Hazey, cours d’eau de cinquante centimètres de largeur et de cinq kilomètres de longueur tout au plus, navigable pour les bateaux en papier. Ils se sont installés sur le parapet au beau mi-temps du pont, à un mètre de distance l’un de l’autre. Qui a sorti son téléphone le premier ? Nul ne le sait Monsieur l’agent. Lui ou elle qu’importe ! Le téléphone dégainé, ils ont playlisté leurs chansons préférées et se sont mis à danser ! Oui Monsieur le policier municipal armé, ganté, avec gilet pare-balle, matraque électrique et classique, ils ont playlisté ! Oui Monsieur le mainteneur de l’ordre, ils ont dansé !
— Et ils ont été verbalisés !
— Bah non Raymond, ils ont dansé ainsi plus de deux heures. Des passants ont ri de les voir s’amuser. Certains ont esquissé deux ou trois pas chassés et ont poursuivi leur trajet. D’autres se sont arrêtés pour écouter une chanson et ils s’en sont allés. Nos deux copains-copines respectant le mètre de sécurité n’ont pas été contrôlés. Et tu sais pourquoi ?
— Non mon auteur.
— C’est un chemin piétonnier, la voiture de la police et celle des gendarmes ne peut y aller. Alors ils ont dansé masqués, mais pas gantés, sans se toucher. Ils n’ont été ni amendés, ni enguirlandés, les voitures de police et celles des gendarmes ne pouvant pas passer.
— Ils ne font pas de rondes à pieds ?
— Beaucoup de ronds de jambes certes mais pas de rondes à pieds ! Hier un voisin a vu la police en vélo. J’imagine le spectacle s’ils ont tout leur attirail sur le dos, c’est un véritable parcours du combattant ! Les malheureux, le métier est dur en ce moment !
— Serais-tu moqueur mon auteur ?
— Que nenni ! Bientôt ils auront besoin d’un caddie pour transporter leurs armes et tout leur tralala de sécurité. On va crier « Vingt-deux v’là les caddies ! » quand ils vont débouler telle la cavalerie sur leur fier destrier à deux roues, la remorque accrochée à leur vélo ou tirée à la main !
— Et ils passeront dans les chemins piétonniers et il en sera fini des bals improvisés, des concerts playlistés sur le parapet du petit pont de bois. Et on pourra chanter « Tu te souviens du pont, qu’on traversait naguère pour passer la rivière tout près de la maison… » !
— J’ai comme l’intuition Raymond qu’ils n’ont pas fini de tourner en rond dans les chemins de ronde avant d’arrêter qui que ce soit et de s’arrêter épuisés, plein le dos de leur barda sur le dos, ras le bol des petits bal masqués.
— Fait attention en sortant, mon auteur. Si un des policiers lit ta chronique d’aujourd’hui, il va t’allumer !
— Je ne bouge pas de la maison. Tout compte fait, je vais m’inscrire à la course des tondeuses ! Elles sont dans les starkings-blocks. Je fais chauffer le moteur électrique. J’ai des chances de gagner, il n’y a que quatre cents mètres carrés !
— Bonne coupe mon tondeur et à lundi.
— À lundi Raymond. Bises virtuelles à la famille. Restez chez vous et faites un bal masqué entre vous !!! Ohé, ohé !

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