Chronique du 21 avril 2020

— À qui ai-je le plaisir de parler en ce doux matin prometteur de soleil ?
— Salut mon auteur, c’est Raymond.
— Salut Raymond. Tu as enfermé Angèle ?
— Oui elle est dans le dossier « Roman ». Il faut un mot de passe pour l’ouvrir et une clé d’accès pour le modifier. Avant qu’elle ne détricote tout cela, le déconfinement sera là…
— Et nous en aurons fini de mes chroniques…
— Et nous aurons repris vie dans le roman de nos vies mon auteur.
— Ouah, ce pourrait être le début de la chronique du 11 mai prochain tellement tu l’as bien dit Raymond !
— Si nous sommes réellement « déconfinés » ce jour-là…
— Cesse de jouer les pessimistes Raymond. Sors de ton nombril et de tes virus de hacker débutant. Moi aussi je ne suis pas certain que nous en aurons terminé le 11 mai mais je fais comme-ci. « La vie elle est comme-ci, comme-ça, comme-ça comme-ci aussi parfois… » ai-je écrit comme refrain d’une chanson il y a quelques quatre décennies. Je la prends comme elle vient cette vie et je tente d’en faire une chose agréable et supportable même quand elle demeure la plus insupportable des élèves de la classe. Je lui trouve des excuses, je lui cherche des portes de sortie à sa mauvaise humeur, je lui distille des sourires et des rires quand elle ne veut que me faire pleurer et semer des nuages d’orage dans mon ciel d’automne.
— Pourquoi ton ciel d’automne ?
— Eh Raymond, j’ai soixante-six balais bien tassés. Ne crois-tu pas que j’ai passé l’été ? Remarque, j’espère ne jamais atteindre l’hiver, prolonger l’automne d’un été indien et faire la nique aux glaciations de l’esprit comme ma frangine.
— Ta frangine ? Quel âge a-t-elle ?
— Ce n’est pas une question qui se pose pour une femme mon cher ! Respectons son grand âge et ne révélons pas ses quatre-vingt années et trois de plus car affinité. Elle serait capable de prendre le premier train « déconfiné » pour venir me piquer la bouteille de champagne à la maison en représailles ! Tu ne la connais pas Raymond. Quand j’étais gamin, j’allais parfois chez elle en vacances, histoire de libérer le terrain du magasin et des préoccupations de ma mère. Un jour en revenant d’aller acheter le pain, je l’ai entendue pousser sa douce remontrance à l’encontre de l’un ou peut-être de la totalité de ses six adorables et sages bambins. Sans mentir, du bout de la rue à leur maison il devait bien y avoir deux cents mètres.
— Deux cents mètres sans porte-voix ! Quelle voix ! Je vois de qui tu tiens pour ta puissance vocale mon auteur !
— De notre mère, petite mais quel organe vocal ! Et ma frangine en a hérité elle aussi. Aujourd’hui elle ne l’utilise que pour chanter à la messe dominicale mais avec parcimonie, presque tout en douceur ; douceur pour laquelle elle ne semble pas avoir été conçue, sauf pour câliner sa marmaille, petite-marmaille et arrière-petite-marmaille. Six directes, dix petits et, à ce jour, trois arrières. Ajoutons les conjoints, conjointes, coquins et coquines, ça fait du monde les soirs de Noël et les surlendemains de jour de l’an car les lendemains sont souvent synonymes de mal de tête.
— Et comment survie-t-elle à l’isolement ?
— Petite promenade masquée, gantée pendant trois bons quarts d’heure chaque jour. Quand elle rentre chez elle, bouteille d’alcool ménager à la main, elle désinfecte la clenche et les battants de la porte et son cabas avant de retirer les préservatifs du corona. Lors d’une de ses sorties, elle a repéré des panneaux accrochés à deux fenêtres de son quartier « Masques à vendre. Sonnez pour être servie ». La connaissant et en l’entendant raconter cette anecdote, je suis certain qu’elle s’est retenue de sonner pour incendier les « profiteurs de malheur » comme elle m’a dit. Elle a bien deux ou trois visites chaque jour…
— Elle est frapadingue ta frangine !
— Oui ça je le sais, mais pas autant que tu veux bien le faire penser. Elle ne fait entrer personne chez elle. Elle reçoit à sa fenêtre, avec deux mètres de distance entre elle et ses visiteurs. Elle a mesuré !
— Ses visiteurs l’entendent avec sa douce voix mais elle ?
— Dis qu’elle est sourde Raymond ! Bien que… elle l’est une peu beaucoup, mais elle est équipée, une oreille chaque jour, à tour de rôle. De toute manière, ça n’a pas d’importance, elle habite au rez-de-chaussée, fenêtre de la salle en lien direct avec balcon sur la rue et ses deux mètres de sécurité. Madame reçoit, enfants, petits-enfants, amies et amis, à l’heure du thé ou du café, de l’apéro ou du goûter. « Tu crois que je pourrais mettre une tablette sur le bord de ma fenêtre pour qu’on puisse boire un coup ensemble ? » m’a-t-elle demandé au téléphone. « Faudrait une licence, ai-je répondu, car pour l’apéro, seule boisson efficace contre le virus grâce à l’alcool, il en faut une. »
— C’est bien ce que je pensais, vous êtes complètement barrés dans la famille.
— Pas tous, je te rassure. Il y a des sérieux, des qui se la pètent, des qui se croient les plus beaux, les plus forts, les plus intelligents. Ceux qui veulent tout gérer, tout contrôler. Ceux qui exigent que tout passe par eux car eux sont… les plus cons ! Mais ça, c’est comme partout. Pour ma part, je préfère les frapadingues du cerveau, les optimistes du confinement qui trouvent le sourire derrière l’angoisse qui font fuir la peur à coup d’escapades de folies et d’espoirs ! Je préfère ma frangine qui accueille sur le bord de sa fenêtre, comme je préfère mon frangin qui, à quatre-vingts ans bientôt, distribue des colis aux plus défavorisés avec son scooter, aux rois de la morale sur Facebook ou sur Messenger qui distribuent des maximes à la noix et des citations de Gandhi ou Mandela dont ils n’ont rien compris.
— Bien, voilà ce qui est fait et n’est plus à faire ! Pour l’hiver prochain, certains seront bien couverts, pas besoin de resservir le couvert !
— Et l’hiver prochain, nous parlerons du printemps en se souvenant qu’il a fait beau, que la nature était resplendissante même sans nos balades en forêt, nos sorties au bord de la mer, nos escapades en Bretagne ou en Champagne. Tient du Champagne, c’est bientôt ma fête Raymond…
— Compris mon auteur, j’envoie un coursier au Leclerc ou à l’Intermarché pour acquérir cette denrée de première nécessité.
— Tu vois, toi aussi tu deviens dingo !
— Je tiens de quel auteur ?
— De moi mon Raymond ! À demain.
— À demain l’écrivain. Reste chez toi et prenez soin de vous.
— Bises virtuelles d’un bouquet de folies en pleine floraison, Raymond !

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2 commentaires sur « Chronique du 21 avril 2020 »

  1. J’avais pas le moral aujourd’hui coronavirus pour ma mère à l’EHPAD de Conches. T’as raison l’auteur… Y a que la déraison qui donne raison et permet de continuer d’aimer

  2. N’empêche que j’aurais bien aimé revoir Angèle…Elle mérite un peu plus…J’avais une tante Angèle que je n’ai pas connue comme tous les membres de ma famille, membres directs ou indirects, tant le passé du grand père maternelle avait implosé les liens familiaux, Angèle!!! Ma grand mère disait que c’était une moins que rien…rien c’est zéro, pas grand chose à dire la dessus…MAIS au dessous de zéro ça devient intéressant…. c’est tout ce que l’on ne dit pas et que l’on pressent…SALUT L’AUTEUR

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