Chronique du 24 avril 2020

— Salut Raymond.
— Salut mon auteur. Quoi de neuf en ce matin nuageux ?
— Je viens de rentrer la poubelle.
— Diantre, oui bien sûr. C’est hyper intéressant cette nouvelle. Est-elle vide au moins ?
— Morbleu, je vérifie chaque semaine non qu’elle soit vide, je fais confiance aux éboueurs, mais qu’il ne soit pas nécessaire de la nettoyer.
— Bigre, toujours aussi palpitante ta vie de ce jour. Et ensuite, tu l’as nettoyée ?
— Non, non, pas besoin…
— Donc tu as rangé ta poubelle dans son hangar à poubelle et tu es rentré chez toi ! Quelle histoire ! Quel suspens ! Corbleu, quelle vie trépidante et exaltante ! Les qualificatifs me manquent !
— Cesse donc malotru, bachibouzouk, tête d’autruche ! Si je te parle du conteneur à détritus non recyclables, les autres n’étant pas collectés actuellement, c’est qu’en ouvrant le couvercle afin de m’assurer…
— Oui on sait !
— Nom d’une pipe, cesse espèce d’escogriffe de bas étage, de dadais du placard à balai, de sot du saut à l’élastique !
— Pourquoi le sot du saut à l’élastique ?
— Pardieu, as-tu vu la tronche des personnes à l’occasion de leur première expérience en ce domaine ? Ils ont un air d’ahuri pour ne pas dire pire. Donc je poursuis à ton intention gougnafier intempestif et un temps pesteux, j’ouvre ledit couvercle et y découvre une feuille A4 avec un cœur dessiné et un immense « Merci » collé avec deux bouts de papier adhésif. Les éboueurs ont pris soin de ne pas déchirer le message de ma fille à leur intention. Le veille au soir, je l’ai entendue descendre en catastrophe. « J’ai oublié la corbeille de ma chambre » m’a-t-elle dit en se précipitant dehors. Comme les poubelliers, j’ai découvert son dessin et son « Merci » en ouvrant le couvercle.
— Saperlipopette, c’est émouvant mon auteur.
— Et toi tu es énervant mon moqueur !
— Tudieu que j’exprime mon admiration t’énerve donc ?
— Vertudieu, tu n’as rien d’autre à faire que de rechercher les anciens jurons dans Internet. Le confinement te rend gnangnan.
— Scrogneugneu tu ne fais pas mieux et palsambleu je m’esclaffe comme je veux mon auteur !
— Nom d’une pipe, Raymond, tu as raison. D’être confiné sur nous-mêmes ne nous arrange pas. J’ai des amis qui habitent une maison à proximité d’immeubles. Chaque soir à vingt-heures, ils s’associent aux habitants qui, de leur balcon ou de leur fenêtre, crient, chantent, font du bruit afin de rendre hommage aux soignants. Dans nos quartiers d’HLM horizontaux, chacun est chez soi. Pas de manifestation de ce genre. C’est d’autant plus vrai quand tu t’éloignes à la campagne. Les habitants ont l’espace qui ne les incite pas à s’exprimer collectivement. Nous ne vivons pas de façon similaire le confinement ni les solidarités qui en découlent. Pas de banderole ni de dessins sur les clôtures ou sur les haies. Qui pour les lire ? Une voiture par jour à la campagne, une dizaine dans notre rue qui passent en vitesse en fin de journée pour rentrer chez elles et retrouver les infos de la fin de journée. Eh il y a quelqu’un dans l’habitacle ? C’est pour cela que ce petit merci et ce cœur sur le couvercle m’ont fait sourire le cœur. J’ose penser que les éboueurs ont vu le message et qu’il les a réchauffés.
— Et demain cher auteur ? Après le 11 mai ? Quelles solidarités, quelles vies ?
— Fichtre je n’en sais rien. Si ce « déconfinement » progressif se traduit par des semaines de soixante heures pour relancer la production d’objets de consommation, dont on a mesuré la futile utilité, à quoi auront servi nos mercis ? Si au-delà du 11 mai nous en oublions la valeur du silence, de ce ciel bleu sans trace d’avion, de ces concerts de louanges à vingt heures pour retourner nous agglutiner aux rayons des inutilités des supermarchés, à quoi auront servi nos mercis ? Aujourd’hui, les éboueurs, les femmes de ménages, les caissières… sont ovationnées. Aujourd’hui, les CAP coutures des années quatre-vingts, qui n’ont jamais trouvé de travail dans leur domaine parce qu’on a expédié leurs activités à des milliers de kilomètres, retrouvent à l’occasion du confinement une utilité à leur vieille machine et à leur savoir-faire pour fabriquer les masques indispensables au « déconfinement ». Si demain on les oublie toutes et tous à nouveau, à quoi auront servi nos mercis ? Si demain au marché, nous achetons à Noël les fraises de Singapour, les tomates de Lima, le raisin du Cap, à quoi auront servi ces mercis ? Si demain le « déconfinement » n’est qu’un retour aux vieilles habitudes conservées dans nos armoires garnies de boules de naphtaline pour les préserver des attaques de l’espoir d’un autre chose, à quoi auront servi nos mercis ? Il y a des défis plus grands que celui de se retrouver chaque soir à vingt heures pour être solidaire. Il y a les défis du « déconfinement » de nos esprits envoûtes par les yeux aguicheurs d’une fausse richesse, loin très loin de celle de ce cœur dessiné sur une feuille de papier fixée de deux bouts de ruban adhésif sur le couvercle d’une poubelle afin de dire merci aux oubliés du quotidien.
— Mazette, mon auteur, si nous avons ressorti aujourd’hui les vieux jurons oubliés de leur papier de soie, n’était-ce point pour redonner de la valeur à certaines valeurs oubliées ? Ces richesses du cœur dessiné ?
— Ventrebleu mon Raymond, tu as la parole d’un dieu.
— D’un Allah, d’un Yahvé et d’un Bouddha serein. À chacun son défi pour que chaque jour surprenne.
— Demain sera-t-il un nouveau jour ? Enfant, j’aimais les pochettes surprises ! À demain Raymond.
— À demain mon auteur et fichtre diantre porte toi bien !
— Bises virtuelles aux héros confinés et restez chez vous.

Accès aux Nouvelles de Jean-François Rottier : lien

Accès aux Nouvelles de Patrice Colasse : lien

Accès aux Tableaux d’André Liberprey : lien

Accès à la Parabole de Bernard Lebeau : lien

Commentez

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s