Chronique du 30 avril 2020

— Salut Raymond.
— Attend, j’arrive.
— Qu’est-ce qui t’arrive ?
— Voilà, voilà, me voici, me voilà ! CCleaner faisait un nettoyage dans tes dossiers, je ne pouvais plus poser les pieds au sol, ni . J’avais l’air un peu fat à rester sur le dos. Si je bougeais, pas de rémission Le grand nettoyeur veillait, prêt à me sauter dessus et à m’exterminer si je salissais la partition de ce jour avec mes grosses pantoufles noires qui me font avancer plus rapidement que les blanches. Je dois t’avouer que je préfère la double paire de noires que je croche dans le placard des musiques !
— Bah mon Raymond, tu les as toutes faites. Tu as une note, de musique bien entendu, de dix sur dix ! C’est ton oncle André, le musicien qui doit être content !
— Il serait temps de relire le pitch de notre roman mon auteur. Ce n’est pas un personnage de la branche Viel mais de celle des Jacpierre cet André le musicien.
— Tu as raison Raymond ! Attend encore quelques jours et je pourrai retourner avec vous tous dans les couloirs des mots et des phrases sans autre origine, avenir et vertu que celles que les lecteurs voudront bien leur donner.
— « Attendre », « Pouvoir ». Deux verbes certainement les plus utilisés actuellement.
— Tu lis dans mes pensées Raymond, ou sur mon carnet de notes où j’inscris ce que je ne veux pas oublier ? Hier, lors de ma troisième visio-conférence de la journée, j’ai écrit en grand et en majuscules le mot « ATTTENDRE » Chaque fois qu’un des participants à la réunion l’utilisait, je cochais une croix. J’ai cessé à la vingtième au bout de dix minutes !
— Et pourquoi donc ? J’attends avec impatience le pouvoir de ta réponse.
— Raymond, tu frôles l’extinction neuronale ce matin ! Pour te répondre, nous sommes tous à attendre en ce dernier jour d’avril. Cela fait quarante-cinq jours que nous sommes confinés chez nous. Pour certains, ce confinement s’apparente à des vacances, pour d’autres à un cauchemar, pour quelques-uns c’est leur habituel quotidien partagé avec l’ensemble de la population. Cet enfermement est aussi un emprisonnement des méninges pour quelques subtils idiots commentateurs des médias qui se prélassent dans les « y’a qu’à », « faudrait qu’ils », « il aurait fallu que », … Certains allant même jusqu’à tenir des propos aux relents xénophobes et racistes comme « celui », dont la bienséance me conduit à ne pas écrire le nom, qui débat avec Finkielkraut régulièrement. Alors tout ce petit monde attend l’ouverture ou l’entrebâillement de la porte de sortie. Pour retrouver sa tranquillité ou sa liberté, les autres ou soi-même, la vie ou le retour à une mort lente, son train-train ou ses surprises. Certain attendent la réunion de ce matin ou celle du cinq, la proclamation du Président Macron ou celle de Jean-Luc Mélenchon, la bénédiction à l’église ou le prêche à la mosquée. Tous attendent les précisions sur la reprise de l’école, sur celle des collèges, sur la réouverture des librairies et celles des déchetteries. Nous attendons ! Et nous étendons cette attente sur le fil de nos impatiences et de nos jours, des quarante-cinq passés et des onze à venir. Nous nous les repassons en boucle, sans un pli, à l’endroit, à l’envers, avec une pattemouille ou une centrale vapeur. Nous l’accrochons dans la penderie de nos vies, bien en vue, prêt à sauter dessus ou dedans comme tu veux. Attendre ! Nous ne le savons plus ! Nous ne le savions plus ? Devons-nous parler au présent ou au passé ? Au présent presque parfait ou à l’imparfait ? Je choisirais bien le futur d’une nouvelle attente qui tente de m’attirer à elle comme une nouvelle ère sur une autre terre. Je rêve ? Ou bien je rêve ! Point d’interrogation ou point d’exclamation ? Point de suspension de l’utopie… Cette utopie qui doit continuer à me bercer mes jours et mes nuits, mes nuits surtout.
— Attendre mon auteur, n’est-ce pas espérer ?
— Vin dieu ! Le philosophe Raymond est de retour ! Je me moque mon héros de demain mais tu as plus que raison. Espérons, espérons qu’il ne s’agit pas seulement d’attendre le train qui nous conduira vers une dernière demeure, celle d’une mort collective et programmée. Nous la frôlons cette mort. Nous l’entendons se glisser par le plus petit interstice de l’insouciance prête à nous enfouir sous deux mètres de terre ou simplement, tout simplement nous disperser au vent brûlant du désert. J’ai envie de rêver qu’après le 11 mai quelque chose va changer. Mais il y a cinquante-deux ans, je n’avais que quatorze ans et je rêvais. Dans la rue ou pendu au transistor, en écoutant mes frères, en détestant mon père, je rêvais. Et le mois de mai s’est éteint sur les Champs Élysées sous les slogans d’une consommation hostile à l’utopie d’un printemps de jeunesse. Le rêve est retourné dans le secret de l’espoir et l’espoir est revenu un autre mois de mai il y a trente-neuf ans. J’ai rêvé le 11 mai, la bouche pâteuse et les yeux cernés, la voix éteinte d’avoir tant chanté et crié. J’ai rêvé ce 11 mai lendemain d’un 10 de 1981. Il ne s’agissait que de la France. Et l’espoir s’est éteint quelques années plus tard. Aujourd’hui c’est le monde. L’argent et son cortège d’inégalité ont enterré les illusions de ces mois de mai. Il ne s’agit pas que de rêves aujourd’hui, il s’agit d’une urgence absolue. La terre a mal à sa terre. Le corona n’est pas un mystère, un complot ni une erreur de manipulation ou alors oui, celle des bidouillages subis par la nature. De se croire plus malin, la nature nous lâche et se lâche. Un tout petit grain de sable, minuscule et microscopique a enrayé le monde et sa folie. Un tout petit rien a terrassé les nantis et les pauvres, les puissants et les « sans ». Dis Raymond, et si l’utopie c’était le bon vaccin ?
— Certainement pas celui du Covid mon auteur mais certainement celui des têtes vides d’avenirs printaniers qui veulent nous faire croire en leur pouvoir immonde !
— Tiens Raymond, le second verbe avec attendre, « Pouvoir ». Mais j’en ai parlé hier. Que dire de plus ? Rien si ce n’est qu’il ne faut pas attendre pour pouvoir ! À demain Raymond.
— À demain mon auteur.
— Bises à mes héros confinés et, tout en prenant soin de vous, rêvez !

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Un avis sur “Chronique du 30 avril 2020

  1. J’crois que je deviens accro… Le « coronaviru’s confinement » exacerbe, m’exacerbe…
    A l’identique d’une cellule, le passage de toute information de l’extérieur à l’intérieur, peut modifier mon humeur, me faire vaciller d’un état à l’autre, d’une hypo à une hyper oxygénation, en combinaison isothermique, je surfe sur les crêtes émotionnelles de mes vagues intérieures, me maintenir au dessus de la vague qui croit inflexible dans son ascension toute puissance, elle m’enroule, m’encercle, m’immerge, me projette brutalement, lâche toute emprise, puis me happe à nouveau, m’aspire à l’intérieur du rouleau de mes émotions, pour me projeter et me délaisser sur le rivage de mes propres abandons.

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