Chronique du 02 mai 2020

— Salut Raymond.
— Salut mon auteur. Quoi de neuf en ce 2 mai ?
— Peu de choses mon Raymond, le confinement continue ce qui n’a rien de nouveau ; il fait un froid de novembre, ce qui n’est pas étonnant en Normandie ; le ciel est très chargé, quel est l’imbécile qui va dire qu’il faut de la pluie ?
— N’empêche qu’il en faut, les sols sont secs.
— On voit bien que tu es stocké dans l’antre des octets. Viens faire une partie de pétanque dans le jardin, tu te rendras compte que c’est bien humide, les boules s’embourbent et ne roulent guère au grand désespoir de mon collégien qui préfère le terrain sec. Hier je lui ai mis deux parties dans le nez.
— Et avant-hier ?
— Bon ça va Raymond, ne revenons pas sur les avants, c’est mesquin ! Je te dis, il n’aime pas les sols détrempés et depuis hier, nous sommes servis. Nous avons eu les sudistes sur WhatsApp en fin de journée. À la différence de chez nous, le temps maussade et pluvieux ne les oblige pas à remettre les pulls et à refaire une flambée dans la cheminée. Ils étaient en tee-shirt, tongs et débardeur à vingt heures, nous avec le gros sweat, les chaussettes et les chaussons d’hiver.
— Et en dehors de la météo ?
— Mon frangin poursuit ses rondes de distribution de colis alimentaires pour des familles dans la galère.
— Toujours avec son scooter ?
— Pas que, certaines fois c’est en voiture ; non pas que le deux-roues le fatigue mais les provisions à distribuer représentent un volume non compatible avec un scooter. Il a contacté un « vieux » copain, agriculteur de son état et qui « frise » aussi les quatre-vingts ans. Ils vont trier des pommes de terre ce matin afin d’en distribuer une centaine de kilos.
— En effet, en scooter ce n’est guère envisageable. Et il n’est pas ennuyé pour se déplacer ?
— Non, le maire lui a fait une attestation spéciale.
— Et ta frangine ?
— Cet après-midi, elle fait une crêpe party sur son balcon pour les enfants de ses voisins. Après l’open bar, ça change de registre et de public. Elle est prudente, elle fait tout ça avec masque et gants, ce qui fait dire à mon frère qu’ils sont élégants en gants et fausses dents masquées. Ajoute le casque intégral pour le roi du scooter !
— Ils sont frapadingues dans ta famille mon auteur !
— Oui Raymond, mais ils n’ont pas les deux pieds dans le même sabot. Comme quoi on peut être utile et inventif à n’importe quel âge ! Certains « jeunes-vieux » feraient bien de s’en inspirer.
— Il est plus facile de critiquer que de faire, de subir que d’agir, de pleurer sur soi que de lever les bras les deux poings dressés.
— Oui mais crier ne suffit pas, lever les poings non plus. Il y a parfois des petits riens qui font plus que des discours et des palabres théoriques, philosophiques, théologiques et « tout-en-ique » qui finissent comme le Titanic à mille pieds sous mer ! Je crains que nous ne soyons envahis de ces « tout-en-ique » dans les jours qui viennent.
— Mon auteur ne crois-tu pas que beaucoup des beaux discours de la sortie du confinement, n’aient un goût de rance ?
— Je crains que les actes ne soient les mêmes que ceux d’avant. « Vivement que ça redevienne comme avant » entend-on souvent. Beaucoup vont étaler un vieux discours de beurre oublié dans le réfrigérateur avec de la confiture pour masquer le goût, sur un morceau de pain dur passé au grille-pain pour lui donner une meilleure mine. Les bases seront les mêmes, juste un coup de ripolin pour donner l’impression du neuf. Mais les peintures Ripolin n’existent plus depuis bien longtemps, disparues dans les oubliettes de l’argent roi. On garde les légendes pour cacher le réel !
— Et les avions vont réenvahir le ciel dès que possible pour aller vite, pour faire vite !
— Ce serait bien si, à la place des avions, Airbus et Boeing fabriquaient des bateaux à voile. Avec toutes les technologies en notre possession aujourd’hui, on pourrait créer des voiliers super rapides et confortables pour acheminer les matières et les personnes avec un coût carbone bien moins élevé. Mais voilà Raymond, au lieu de douze heures entre Pékin et Paris, il y aurait douze jours ? Pas rentable pour le tee-shirt à un bal.
— Et si, mon auteur, au lieu d’acheter dix tee-shirts à un bal à Pékin dont huit vont dormir dans le fond d’une armoire, on n’en achetait que deux à cinq euros, fabriqués à trois heures de train de Paris ou une journée de péniche ?
— Ne serait-ce pas la nécessaire évolution, voire la révolution mon Raymond que nous murmurons ce matin ? « Regarde : quelque chose a changé. L’air semble plus léger. C’est indéfinissable. Regarde : sous le ciel déchiré. Tout s’est ensoleillé. C’est indéfinissable… » chantait Barbara à Pantin en 1981. Ce ferait un beau discours pour l’après confinement.
— La crainte est que l’après mai 1981 ne se renouvelle…
— Raymond, prenons nos vélos, nos chaussures de marche. Allons chez le maraîcher du coin, chez nos enfants en train, en vacances sur les chemins de nos régions. Laissons les autoroutes, les avions, les fraises du Chili, les armoires débordantes, les placards à chaussures entassées. Oublions les verbes « se presser », « se dépêcher », « s’activer », « se hâter », « se précipiter », … Enterrons les mots « profit », « vite », « temps » ou alors, pour ce dernier, toujours le précéder de « prendre le temps ».
« On peut rêver d’un matin clair à se foutre la gueule en l’air… » écrivais-tu en 1981 toi aussi.
— Et j’ajoutais « À écouter voler nos bouches, à regarder chanter les mouches… » ! On peut ou on doit rêver ?
— Je ne sais mon auteur. Je dirai bien : j’ai envie de rêver !
— Rêvons Raymond, sans nous endormir, ni nous laisser endormir.
— À lundi mon auteur. Rêve bien !
— À lundi Raymond. Bises à mes héros confinés inventez vos rêves et prenez soin de vous.

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