Chronique des 13, 14 et 15 mars 2020

— Non !

— Raymond, merde, sors de là !

— Non et re non ! hors de question que je sorte !

— Mais enfin Raymond, qu’est-ce qui te prend ?

— Il me prend qu’il n’est absolument pas envisageable que je sorte de ton ordinateur !

— Tu n’es pas sérieux, j’ai un livre à écrire moi.

— Eh bien ton livre tu le fais sans moi, et pour ta gouverne je suis mandaté par tes autres héros pour t’informer qu’ils ne sortiront pas plus que moi.

— Mandaté ? tu veux dire quoi ?

— Nous nous sommes réunis en assemblée générale hier et tes héros m’ont désigné pour être leur porte-parole. Ce n’est pas plus compliqué que ça. Je te rappelle que c’est toi qui m’as fait anarchosyndicaliste, pas moi. C’est toi qui m’as adhéré à la CGT, pas moi ! Assumes-en les conséquences.

— On peut négocier tout de même ?

— Non ! Nous restons confinés, que tu le veuilles ou pas, c’est ainsi !

—  C’est idiot, vous ne risquez rien ; le Covid 19 ne vous atteindra pas, vous n’êtes pas réels.

— Que tu dis, mais tes lecteurs eux, ils vont se projeter en nous et nous rendre réels. Pour peu qu’ils soient en contact avec une personne contaminée et hop y a un virus dans ton ordinateur qui va se balader et nous atteindre voire nous éteindre.

— Mais j’ai un anti-virus hyper puissant. C’est Stéphane qui me l’a installé la semaine passée. Vous ne craignez rien !

— Il n’y a pas de vaccin contre ce coronavirus. Ton McAfee ne nous protègera pas. Au fait, tu sais que j’ai créé un raccourci dans tes dossiers.

— Quoi qu’est-ce que tu as bidouillé dans le disque dur ?

— Je n’ai rien bidouillé comme tu dis, j’ai créé un raccourci direct avec Franceinfo.fr. Du coup on a toutes les informations en temps réel.

— Tu parles, vous ne l’êtes pas réels !

— Tu te répètes mon vieux ? Je te renvoie quelques lignes au-dessus pour la réponse. Tu peux faire un copié-collé ou plus rapide ctrl c, ctrl v ! Toujours est-il que nous sommes au courant de tout ce qui se passe actuellement. On a écouté le Président Macron, il a dit de rester chez soi. On y reste.

— Vous êtes au courant de quoi ? De ce qui se passe en général mais pas du quotidien.

— Bah non c’est vrai. Ce ne sont pas les infos sur le lien Paris-Normandie qui nous informent.

— Pas possible, tu as aussi fait un raccourci avec le Paris-Normandie ? Mais je rêve là ?

— Bah oui mais c’est de ta faute, il ne fallait pas nous créer. En prime, avec ce qui se passe, c’est de l’ordre du cauchemar plutôt que du rêve non ? En attendant avec tes autres héros, Thérèse, Roland, Constant, Madeleine, Pierre et tous les membres de familles Jacpierre et Viel, on a une revendication dont je suis porteur.

— N’importe quoi ! non content de ne plus vouloir sortir de l’ordi, vous avez une revendication ! Je rêve.

— Tu radotes cher auteur de mon cœur. Les répétitions ça va un temps mais point trop n’en faut ! Bon je t’explique. Toi aussi tu es confiné. Tu as du temps. Tu pourrais nous raconter ce qui se passe dehors, dans ton quartier, ta rue, chez toi. On aimerait que tu nous dises au quotidien comment ça se vit une pandémie. Parait que c’est la panique dans les magasins ?

— Comme tu dis. Attends, vendredi je suis allé faire les courses comme d’habitude, après avoir écrit.

— Oui d’ailleurs, pas terrible ce que tu as rédigé vendredi. Tu n’avais pas trop l’esprit à nous projeter dans de nouvelles aventures. Avec Madeleine on s’est sacrément ennuyé.

— Tu sais pourquoi. Comme moi tu as écouté le Président Macron grâce à ton raccourci Franceinfo.fr. Toi aussi tu peux faire un copié-collé ! Donc je suis allé faire les courses vendredi, lendemain du discours de Macron. À neuf heures, sur le parking de Lidl, plus de place, bondé de chez bondé. Obligé de stationner à cheval sur le terre-plein. Dans certains rayons, le grand vide. Pas mieux qu’en période de restriction pendant et au sortir de la dernière guerre. Plus de pâtes, plus de riz et comble du comble, plus de papier hygiénique ni de papier ménage. Sur le coup j’ai pensé qu’ils n’avaient pas été approvisionnés, que j’en trouverai à Intermarché. Il n’y avait pas plus de lessive dans les rayons mais en revanche, des caddies débordaient de conserves, de paquets de pâtes et de riz, de semoule et de farine et aussi de PQ. Pourquoi le PQ ?

— On est dans la merde mon auteur préféré. Alors on se démerde comme on peut.

— Pas très fine ta remarque mais dans le vrai. Je poursuis. Donc je fais les achats que je peux chez Lidl et, comme chaque semaine, je file à Intermarché. Là re-belotte et dix de der. Pas de place pour stationner et rayons vides de pâtes, riz, semoule et papier hygiénique.

— Là, tu as mis le temps mon auteur préféré, mais tu as compris. C’est l’apocalypse, la troisième guerre mondiale. Tant que de mourir, il faut mourir le cul propre ! 

— Et les placards pleins de bouffe.

— Remarque, vu qu’ils sont confinés chez eux, beaucoup de gens vont se faire chier, d’où les réserve de PQ.

— Arrêtes Raymond, on croirait m’entendre. Plus que nulle ton intervention. Nulle mais… Donc vendredi, situation panique sur le Titanic des grandes surfaces. J’ai fini mes courses, le caddie presque vide mais en ayant fait des économies sur les achats alimentaires.

— Et samedi, c’était comment ?

— Guère mieux, c’était la guerre dans les allées des magasins aux rayons sus nommés.

— Parce que tu es retourné faire des courses ?

— Mais non, j’avais une séance de dédicaces à l’espace culture du Leclerc. Tu le sais, tu as dû voir mes courriels, vu que tu te promènes dans tous mes dossiers.

— Euh oui mais je n’ai pas fait attention.

— Mon cher héros tu n’es pas très crédible. Je continue… Là moins de monde sur le parking et dans les rayons alimentation mais aussi dans l’espace culture. Tellement que même les vendeurs étaient aux abonnés absents.

— Ils étaient où ?

— Aux rayons épicerie. Deux personnes seulement dans l’espace culture, la responsable et une caissière, plus moi à ma petite table à espérer signer mes bouquins. Tous les autres vendeurs ont été réquisitionnés pour regarnir les étagères dévastées. Il y en a un qui est revenu épuisé en fin de matinée. Il m’a dit qu’ils n’avaient pas le temps de recharger les rayons. Les clients les poussaient, les bousculaient et emportaient dans leurs caddies, au pluriel les caddies, des rouleaux et des rouleaux, des kilos et des kilos. Il y a eu des bagarres et toujours cette frénésie pour le papier du fondement humain. Incroyable. La bourse aurait dû fixer le cours du CAC 40 sur le PQ !

— Et tu as vendu des livres.

— Les gens n’avaient pas la tête à s’acheter des livres. Dans le secteur épicerie, les rouleaux de papier hygiénique et ménage s’accoquinaient avec les denrées non périssables, dans les allées culture, ce sont les cartouches d’encre, les ramettes de papier et les manuels scolaires qui ont disparu.

— Bah pourquoi ?

— C’est la faute à Jupiter qui a décrété la fermeture des écoles, collèges et tout et tout. Les parents sont venus faire des réserves de devoirs, leçons, exercices pour que leurs chérubins ne prennent pas de retard. Ce sont une fois de plus ceux qui le peuvent qui ont fait ces achats. Les autres se sont concentrés sur le PQ. J’ai même vu des parents en paniques qui vidaient le rayon des manuels pour classes maternelles. Il ne faut pas prendre du retard en dessin les enfants !!! Ahurissant ! Un vendeur m’a dit qu’habituellement le Drive faisait un chiffre d’affaire de trente mille euros le vendredi. La veille ils en ont fait cent-cinquante mille.

— Et hier c’était les élections municipales ?

— Tout le contraire des magasins. Pas un pékin pour voter. Beaucoup ont eu peur de choper le coronavirus en allant voter alors que la veille et le jour même, ils se bousculaient, se tassaient, s’arrachaient des mains les articles dans les supermarchés ? Dans la commune moins de quarante pour cent des inscrits se sont déplacés. Kif-kif partout en France mais ça tu le sais, Raymond, vu que tu as le raccourci.

— Ouais, pas terrible et comme d’habitude, la Blonde du RN qui dit tout et son contraire du genre « Il aurait fallu annuler les élections » et ensuite « Il faut valider le premier tour » Tu parles !

— À la mairie le soir, tout le monde se tenait à bonne distance. Aucun cri de joie quand le résultat a donné la liste gagnante au premier tour. Une retenue d’enterrement avec les embrassades et les poignées de mains en moins. Seule consolation, l’extrême droite a reculé partout ou presque.

— Bon, ce n’est pas que je m’ennuie avec toi mais je retourne entre tes touches. C’est bientôt l’heure du journal télé.

— D’ac Raymond. À demain et bonjour à mes autres héros confinés.

— Je leur fais une bise virtuelle.

Chronique du 16 mars 2020

— Raymond ? Raymond tu es là ?

— Oui, oui, il n’y a pas le feu.

— Je te réveille ?

— Oui, hier soir on a regardé un film sur Netflix. Du coup, on s’est couché tard avec les collègues héros. On n’est pas habitué. Tu nous inventes nos histoires le matin de bonne heure, rarement le soir. Du coup ce matin, l’écran était en sommeil. Dis, tu en as fait du bazar hier avec l’ordi. Tu as installé un nouveau logiciel ? Aucun d’entre-nous n’a réussi à entrer dedans.

— Affirmatif mon Raymond, on a installé un logiciel pour faire de la visio conférence.

— Tu as déjà Messager et Skype pour ça.

— Avec Microsoft Teams c’est mieux. On peut être plus nombreux et partager des fichiers. C’est Gilles et Stéphane qui l’ont installé. Ce sont eux les pros de l’informatique.

— C’est sûr. Toi tu n’es pas très doué là-dedans.

— J’ai failli me faire engueuler parce que je n’étais pas assez attentif pour le mettre en route. Heureusement que Léa était là pour me donner un coup de souris.

— C’est pourquoi ce nouveau gadget ?

— Pour nos réunions de l’association. Impossible de se retrouver, impossible et même interdit maintenant. Alors en visio on a tenu une réunion du Bureau hier après-midi. C’est pratique ; je vais voir pour installer un groupe pour l’asso de loisirs que je préside aussi.

— Ça se passe comment dans tes associations ?

— Pas simple. Pour l’office de loisirs, tout est à l’arrêt. Le centre de loisirs du mercredi, l’accompagnement scolaire, les ateliers pour les adultes. Avec le Directeur, on a décidé de tout mettre en veille.

— Bon ça, c’est fait !

— Bah non. Une heure après avoir pris les décisions, coup de téléphone du maire pour nous demander de mettre en place un accueil pour les enfants des personnels soignant. Allers- retours téléphoniques entre dix heures et midi avec Rodolphe pour qu’il mette ce service en marche.

— Et alors ?

— C’est bon ; le mercredi on accueille dix enfants au maximum dans les locaux prévus pour cent trente avec une directrice de centre de loisirs et un animateur. Les deux sur la base du volontariat. Le plus compliqué c’est de régler les statuts des autres salariés : arrêts maladie ou chômage partiel ? On manque un peu d’information. Tout change d’heure en heure.

— C’est le foutoir ?

— Non mais la situation empire et comme partout, les services de l’État et ceux du Département fonctionnent à effectifs réduits. Ils le disent eux-mêmes, ils sont en service « dégradé ». Ils font ce qu’ils peuvent. Ce n’est pas facile pour nous et pas mieux pour eux.

— Et pour ton autre association ?

— Pas simple. Imagine, quatre cents résidents à gérer dont certains rassemblés dans des établissements de presque cent logements d’une superficie n’excédant pas les treize mètres carré. On a une résidence où les chambres n’ont pas de coin cuisine, ce qui veut dire cuisines collectives… En période de confinement pas facile à organiser les rotations. Rends-toi compte, parmi ces usagers, des jeunes qui n’ont aucune autre solution de repli. Ils sont obligés de rester. Parmi tous ces jeunes, des mineurs lambdas et ceux qu’on appelle pudiquement et publiquement, des MNA pour Mineurs Non Accompagnés. Ce sont des jeunes réfugiés dont la plupart ne parlent pas et encore moins, ne lisent le français. Ajoutes des lieux dispersés dans le département, des travailleurs sociaux absents pour cause d’enfants à garder. Ajoutes les mesures drastiques mais justifiées, de confinement. La période est compliquée pour le personnel soignant ; je peux te dire qu’elle n’est pas simple pour les responsables, les salariés et les bénévoles d’établissement sociaux, d’accueils, d’hébergements ou sanitaires !

— Et nous qui nous plaignons dans notre disque dur… Vous arrivez à vous en sortir ?

— À ne pas les laisser sortir ? Oui, ils font un boulot remarquable. Tous les membres de l’équipe se relaient pour que ça fonctionne et limiter au maximum les risques de propagation de cette fichue maladie. Ils informent, expliquent, traduisent, font du porte-à-porte, désinfectent et désinfectent encore, mettent en place des roulements pour accéder aux cuisines collectives, à l’épicerie sociale. Ils distribuent de quoi subsister financièrement pour deux semaines sachant que la majorité des jeunes ne savent absolument pas gérer leur argent. Alors ils expliquent et expliquent encore comment faire, s’organiser. Et ajoutes à tout cela qu’il y aura bien une panne d’électricité, la fuite d’un radiateur ou celle d’une chasse d’eau à réparer, une porte à fermeture automatique qui ne voudra pas se fermer, une alarme incendie qui se déclenchera sans que l’on sache pourquoi et cerise sur le gâteau, une infraction, un vol et pourquoi pas une bagarre ou un squatteur car il y a des jeunes qui ne savent plus où atterrir, où dormir.

— Mais toi et tes copains du Bureau vous servez à quoi ?

— À écouter, conseiller, donner des tuyaux, interroger pour que rien ne soit oublié. Être là même si on ne fait pas grand-chose, mais être là pour qu’ils se sentent soutenus, accompagnés, moins isolés. On se sent un peu démuni mais aussi responsable de leur puissance à tenir le coup. C’est ça le mouvement associatif, l’éducation populaire, être là, être avec !

— Arrêtes, tu vas inonder le clavier et nous avec. Si tu continues on va devoir faire « echap » pour ne pas être noyés dans tes maux ! Et à la maison c’est comment ? Ça n’a pas l’air de fonctionner super les cours et devoirs via Internet ?

— Tu peux le dire, « service dégradé » là aussi ou plutôt service « engorgé ». Impossible de se connecter à Pronote, c’est saturé.

— Ce qui n’est pas sans déplaire aux collégiens dont le tien.

— Mais aussi énerve tout le monde. On s’accorde une journée de répit, on verra si ça marche mieux demain. Le plus dur pour le fiston est de ne pas pouvoir jouer avec ses copains. Le plus agréable c’est qu’il peut être plus sur sa console, connecté avec ses copains. Là aussi il y a quelques tensions.

— Ton étudiante est de retour ?

— Mais oui mon héros délégué. L’étudiante est désespérée car elle va devoir rester à la maison et ne pas voir ses potes plusieurs jours et, certainement, semaines. Les partiels, les examens, les cours risquent fortement de déborder sur juin, mois où elle envisageait de travailler. Cette première année de fac ne va pas être simple. En fin de journée, elle a pris le chien comme prétexte et s’est offert une bonne heure de balade pour se détendre.

— Karine travaille encore ?

— Ce matin, elle devait continuer à travailler. Son établissement est susceptible d’être réquisitionné pour accueillir des malades du corona. Elle a nettoyé, désinfecté, les chambres, les lits et tous les lieux de vie pour préparer cette éventualité. Elle est revenue persuadée de retourner travailler le lendemain. En fin de journée, coup de téléphone, « Vous restez chez vous jusqu’à nouvel ordre ».

— Tout le monde est à la maison alors ?

— Eh oui. Il y a du déménagement de meubles, de chambre, de placards dans l’air. On va faire valser la poussière j’te l’dis, moi.

— Fait attention de ne pas nous jeter avec un dossier de ton bureau.

— Mais non. Je vous ai enregistrés dans un dossier compressé, dans un disque dur à part et dans Dropbox. Pas de danger de vous balancer à la corbeille involontairement. Je tiens à vous mes héros, même si pour le moment je vous laisse confiner sur vos dernières lignes. La ligne de front a changé. Elle est envahie par le thermomètre de prise de température.  

— Tu n’aurais pas envie d’un café mon auteur adoré ?

— Oui, je te laisse, Karine vient de se lever, je vais la rejoindre. Bises virtuelles aux héros confinés.

— Bises à Karine et à demain, Macron parle ce soir.

— À demain Raymond.

Chronique des 17 et 18 mars 2020

— Ouh ouh, tu es là ? Eh l’auteur, tu ne nous aurais pas oublié ? On veut des nouvelles des tranchées nous. Le Président a dit qu’on est en guerre mais il n’a pas décrété la censure générale du courrier, de la presse et de Facebook que je sache ?

— Voilà, voilà, j’arrive. Désolé mon Raymond, j’ai eu pas mal de chose à faire depuis que le Président est intervenu.

— Ouais, ce n’est une raison pour nous enfermer et verrouiller ton clavier.

— Ne râle pas ! Je sais que je t’ai créé contestataire et révolutionnaire mais faut que tu te fasses une raison, c’est l’Union Nationale, l’intérêt général avant tout.

— OK mais le Président a dit « Lisez ». Pour ça, il faudrait peut-être que les écrivains écrivent.

— Il faut le temps de s’organiser. Depuis mardi, plus le droit de sortir sans attestation sur l’honneur indiquant la raison de sortie. L’accès aux magasins est réglementé. Karine est allée faire quelques courses pour sa mère, il y avait la queue jusqu’au milieu du parking. Les vigiles ne font entrer que quatre personnes à la fois et il faut respecter un mètre entre chaque caddie.

— Les gens font toujours des réserves ?

— Ça se calme, il y a tout ce qu’il faut. En plus les placards sont pleins et les étagères des garages débordent, alors les rayons sont moins recouverts du vide brumeux de la panique.

— Comment réagissent les personnes ?

— Il y a de tout. Karine a rencontré un copain qui est infirmier, il lui a dit avoir l’impression d’être un héros mais un héros pestiféré, à ne pas fréquenter, même de loin. On a discuté d’un côté de la route à l’autre avec un voisin. Pour lui ce sont les chinois qui ont inventé une arme chimique en 2002 avec ce virus. Il y aurait eu un accident et une fuite chez eux et du coup ils ont décidé de contaminer le monde entier avec leur virus.

— C’est n’importe quoi !

— C’est effectivement du grand délire mais dans des moments comme ça, tout et son contraire, parfois en pire, circule. Avant la rumeur était véhiculée par le bouche-à-oreille. Aujourd’hui les réseaux sociaux ont mis des appareils auditifs dans les pavillons auriculaires de tout le monde. Impossible d’échapper aux fausses nouvelles. Les Fake-news sont des virus tout aussi dangereux que le corona. Elles envahissent les esprits et rendent irrationnelles les réactions de ceux qui les écoutent et y croient.

— Tu as fait une faute, il y a ton correcteur d’orthographe qui souligne en bleu « le corona » ?

— Il veut que j’écrive « la Corona », le nom de la bière fétiche de Chirac. Le correcteur ne veut pas accepter le virus, il se confine dans ses anciennes connaissances. Lui aussi va devoir prendre en compte le pire.

— Pourquoi le pire ?

— Parce qu’on y va. Il ne faut pas rêver, la situation va s’aggraver.

— Et dans ta commune c’est comment ?

— La population semble respecter le confinement. Il y a peu de monde dans les rues. On se parle entre voisin mais à bonne distance les uns des autres. La voisine avait besoin d’une scie et d’un sécateur ; elle a demandé à Karine si on pouvait les lui en prêter tout en s’inquiétant de savoir si on avait le droit.

— Et alors ?

— Alors ce n’est pas une question d’avoir le droit ou pas, c’est une question de ne pas prendre de risques inutiles. Le virus est véhiculé par la sueur, la salive, les postillons et il se dépose sur tout ce que nous touchons.

— Donc vous ne lui avez pas prêté les outils.

— Si parce qu’elle travaillait avec des gants et on les a laissés sur le grillage pendant une nuit et une journée avant de les ranger après qu’elle les ait utilisés.

— À la maison ça va ?

— Pour nous c’est un peu vacances. En dehors des courses et des devoirs via Pronote qui fonctionne enfin, nous pouvons profiter du soleil.

— Coup de chance il fait beau.

— Coup de chance pour ceux comme nous qui avons un petit jardin. On peut être dehors. Hier midi, on a sorti les transats et on a pu manger au soleil. Mais le beau temps c’est compliqué quand tu es enfermé entre quatre murs avec des enfants et avec pour tout horizon la tour ou l’immeuble d’en face ! Ma frangine me racontait au téléphone qu’au-dessus de chez elle habite une famille avec un garçon de seize ans habituellement en apprentissage, un de onze ans en sixième, deux filles de neuf et sept ans en primaire et la petite dernière de deux ans. Ma sœur lui demandait par le balcon si ça allait. La pauvre maman disait que le plus compliqué est d’interdire à son plus grand de sortir voir les copains et de ne plus pouvoir aller au toboggan avec la petite dernière. Pour nous le confinement à la campagne c’est supportable. J’imagine dans une grande ville, et pire encore à Paris ou en banlieue.

— Vous faites quoi de vos journées ?

— Avant-hier et hier, jardinage. On a le temps. C’est la première fois que la tondeuse est passée aussi tôt dans l’année. Dans ce domaine, Matthieu est très performant.

— La famille me demande des nouvelles.

— Virtuellement ça va mais tout le monde est inquiet. On est un peu comme dans un mauvais rêve. On ne réalise pas vraiment ce qui se passe. Être spectateurs de quelque chose dont nous en sommes aussi acteurs ! On a du mal à réaliser… Nous sommes dans une « Histoire » mondiale qu’aucun de nous n’aurait imaginé vivre. Il y a une véritable angoisse générale tout en profondeur. Elle s’insinue à l’intérieur de chacun de nous mais ne montre pas son visage. On rit, on discute, on s’engueule, on mange, on prend l’apéro mais en nous il y a la sournoise qui veille. En dehors du bonjour aux voisins par-dessus le grillage, des coups de téléphone et des réseaux sociaux virtuels, il n’y a plus de vie, plus de partage, plus de relations entre les humains. On est entre nous quatre toute la « saine journée » avec en prime la sournoise qui guette. Jour après jour, nous allons entrer dans une certaine habitude, dans une routine. C’est dans ces quelques jours que la réalité va dépasser le ressenti d’être « comme en vacances » de cette première semaine. Pour l’instant ça va mais gare à l’ennui et à l’insupportable sentiment d’enfermement qui ne sera pas qu’un sentiment. Nous sommes, pour ceux qui ont la chance de ne pas être dans une grande ville ou isolés au milieu de nulle part, dans une prison dorée. La proximité permanente, l’impossibilité de se réfugier avec d’autres, de rencontrer d’autres, de prendre l’air, vont vite devenir insupportées. On ne réalise pas vraiment et c’est mieux ainsi car il y a la sournoise qui est prête à nous bouffer la bonne humeur liée à cette sensation d’être « comme en vacances ».

— Va falloir mettre de l’huile entre les personnes si je comprends bien. Il en reste dans les rayons ?

— Et à la maison… Je te laisse mon Raymond. La famille se lève. Il y a du soleil et assez de douceur pour prendre le petit-déjeuner dehors.

— Bises mon auteur, à demain sept heures ?

— À demain sept heures.