« Nouvelle » de Daniel Devaux

Fantaisie confinée macabre

Et voilà, c’était décidé ! Elle allait se défaire d’Antoine, son mari.
Il ne s’agirait pas d’un meurtre, pensait Virginie. Le meurtre a quelque chose de sordide, de négatif. Alors que pour elle, c’était une étape vers un avenir heureux, il pourrait lui arriver une multitude de choses plaisantes. Elle allait seulement se débarrasser d’un boulet.
Mais il lui faudrait faire très attention. Car l’acte, Virginie le savait, est généralement incompris. Et à cause de cela, très difficile à réaliser. Surtout sans se faire prendre et subir les désagréments de la prison.
Car elle était presque sûre qu’il n’y avait là-bas même pas de coiffeur ni d’esthéticienne. Un endroit à sombrer dans la dérision (1)…
Alors cette élimination, plus que toute autre chose, elle l’avait soigneusement préparée.

À un peu plus de quarante ans, elle n’aimait plus son mari depuis longtemps.
Antoine, un lourdaud mal dégrossi, n’était pas de son niveau, c’était évident. Virginie se savait beaucoup plus élégante et distinguée que lui. Un peu « grande dame » en fait. Elle aimait cette expression. Plus intelligente aussi car elle possédait même un livre. De Musso ou Rousseau, un nom comme ça, elle ne se souvenait plus précisément. Elle en avait commencé la lecture trois ans auparavant mais ne savait plus où elle l’avait rangé…
Sa vie était ailleurs. Chaque jour, après le départ d’Antoine au travail, Virginie se préparait longuement dans sa salle de bains qu’elle avait voulue spacieuse et confortable. En général, elle avait besoin de presque toute la matinée. Après un repas léger, elle prenait sa voiture pour se diriger vers la ville voisine où elle adorait flâner pendant des heures dans les magasins de vêtements. Elle essayait sans cesse de nouvelles tenues et rencontrait là des gens vraiment intéressants avec lesquels elle pouvait converser. Des personnes de son niveau, elle était contente.
Un jour son médecin, un bel homme distingué et célibataire, lui avait fait des compliments sur sa toilette. Elle avait été conquise. Hélas, jusqu’à maintenant, il n’était pas allé au-delà de cette galanterie. C’était certainement un homme timide. Alors, elle venait depuis en consultation chaque semaine sous divers prétextes, avec à chaque fois une nouvelle tenue, mais il n’avait pas encore osé se déclarer. Pourtant, Virginie était certaine qu’il devait s’intéresser à elle. Une belle femme comme elle ne pouvait pas laisser un homme tel que lui indifférent…
Antoine, lui, ne pensait qu’à son travail — il était routier — à son jardin, et au sport à la télévision. Malgré ses fréquents reproches, il ne voulait pas perdre ses habitudes de rustre. Il ne changerait jamais.
Et par-dessus tout, Virginie détestait le voir passer des soirées à regarder des matchs de football en buvant de la bière et en hurlant à chaque fois qu’un but était marqué.
Le pire, c’était que cet idiot l’aimait, elle le savait. C’était dégradant.

Et puis, par bonheur, le coronavirus était arrivé.
Avec tous les bouleversements provoqués dans la vie quotidienne par cette menace, c’était le moment de se débarrasser de son butor de mari.
Pour Virginie, le confinement, rester la journée entière seule avec Antoine, était insupportable. Elle avait même pensé reprendre la lecture de son livre si elle le retrouvait. Un roman difficile… C’était dire sa détresse…
Elle vivait un enfer. Elle ne pouvait presque plus sortir et Antoine passait son temps devant les écrans à boire de la bière. Virginie fut choquée quand elle s’aperçut que cette bière était de marque Corona. Il n’avait donc aucun respect pour les morts et les malades du virus !
Elle lui avait demandé pourquoi il ne faisait pas du télétravail. On en parlait beaucoup à la télévision.
— Mais enfin, Minette, lui avait-il répondu en souriant, je suis routier…
— Et alors !… avait-elle répliqué excédée.
Elle détestait cette manière de sourire. Et, plus encore qu’il l’appelle « Minette » !
C’est ce jour-là qu’elle avait trouvé la manière d’en finir avec lui.
Depuis le début du confinement, on ne savait plus très bien où étaient les gens depuis que des citadins étaient venus vivre à la campagne et que des familles s’étaient regroupées.
Antoine ne sortait pas beaucoup et personne ne savait réellement ce qu’il faisait dans la journée, ni même où il était. Sa disparition passerait inaperçue pendant longtemps. Son camion était immobilisé chez son employeur et il ne risquait pas de pouvoir reprendre le volant avant la fin du confinement, le 11 mai. À condition, bien entendu, d’être encore en vie à ce moment-là.
Ce qui, si tout se passait comme prévu, était très improbable car Virginie jugeait les conditions maintenant idéales pour se débarrasser de cet encombrant mari.
L’inconvénient, c’est que les méthodes rapides et sûres sont aussi violentes. Elle ne devait donc pas négliger le fait qu’Antoine était beaucoup plus fort qu’elle. Il lui fallait ruser et aller vite. Un autre souci serait d’évacuer le corps, car il était lourd, ce type !
Prendre garde au sang aussi, c’est salissant, difficile à nettoyer et la police pourrait en découvrir les traces s’il y avait une enquête, au cas où quelque chose ne se passerait pas comme prévu.
Elle passerait à l’acte un dimanche.
Cette idée lui plaisait, sa nouvelle vie commencerait ainsi le lundi, avec la semaine. Et contrairement aux autres jours où il prenait une douche, le dimanche matin, Antoine aimait se détendre longuement dans son bain. C’était exactement ce qu’attendait Virginie.
Le samedi suivant, elle subtilisa discrètement le smartphone d’Antoine et fit quelques kilomètres en voiture pour le jeter dans une bouche d’égout. Si la police enquêtait, la trace de son mari n’irait pas au-delà de cet instant, la veille de sa disparition.
Sans se prendre pour un piédestal (2), Virginie n’était pas peu fière de la manière brillante dont elle gérait la situation. Elle était satisfaite.

Le jour venu, au petit déjeuner, elle se montra aux petits soins pour Antoine, enjôleuse comme il y avait bien longtemps. Il en parut étonné et ravi.
Un peu plus tard, elle entra en souriant dans la salle de bains. Elle avait revêtu un vieux déshabillé sexy qu’il aimait bien. Son benêt de mari avait l’air enchanté et, ne s’alarma même pas en la voyant sortir du placard un grand couteau de boucher.
Virginie le frappa trois fois. Dans la région du cœur, là où sont les sentiments, disait-on. Son visage refléta un étonnement intense puis Antoine mourut rapidement. Quelques gouttes de sang giclèrent sur son déshabillé mais c’était sans importance, elle le détruirait sans regret. Comme elle l’avait prévu, le sang coula abondamment dans la baignoire, se mêlant à l’eau sans souiller la salle de bains. Elle ouvrit la bonde et le robinet en même temps pour faciliter l’écoulement aux égouts.
Mais le plus difficile — se débarrasser du corps — restait à faire.
Il était exclu de le transporter en l’état car Virginie savait qu’elle n’avait pas la force physique de déplacer seule un cadavre de quatre-vingt kilos. Elle ne pouvait pas non plus demander de l’aide pour le faire.
La seule solution était donc de découper le corps pour le transporter par morceaux.
Plus facile à dire qu’à faire ! Et même extraordinairement compliqué !
Car dépecer un homme est incomparablement plus difficile que découper un poulet. En plus de la taille, la différence doit venir de la cuisson. Pour le poulet pouffa-t-elle !
Virginie commença par sectionner les doigts des deux mains au niveau des articulations. Mais rien que ça, c’était difficile. C’était pourtant indispensable. Car avec son intelligence, elle savait que la police pourrait retrouver l’identité du cadavre avec les empreintes digitales.
Elle y parvint cependant et mit les cinq doigts à part dans une petite assiette. Elle les ferait cuire plus tard dans l’eau bouillante pour ensuite enlever la peau et la chair et ainsi faire disparaître les empreintes.
Découper les quatre membres fut une autre affaire, qui prit un temps fou !
Virginie sortit de la salle de bains pour s’accorder un répit hors des odeurs désagréables de sang et de chair. Midi était passé depuis longtemps et la faim commençait à se faire sentir. Elle avait besoin de manger, prendre un café, et se maquiller comme d’habitude avant d’aller se débarrasser des quatre membres. Elle se prépara un repas léger pendant que les doigts cuisaient dans une casserole, détruisant toute possibilité d’identification. Enlever la chair et la peau pour les couper en tous petits morceaux fut très facile.
Elle avait d’abord pensé mettre les membres dans un seul sac poubelle mais leur poids l’étonna. Vérification effectuée sur le pèse-personne de la salle de bains, l’ensemble bras, jambes et pieds avoisinait les trente-sept kilos. Après les avoir bien rincés sous la douche pour éliminer le sang le plus possible, elle répartit le tout dans deux sacs poubelle qu’elle emmena l’un après l’autre jusqu’à sa voiture où, avec peine à cause de leur poids, elle les mit dans le coffre.
Virginie n’avait que trois kilomètres à parcourir jusqu’à un champ au bord d’une petite route à l’écart du bourg. C’était l’endroit qu’elle avait choisi pour se débarrasser de ses encombrants fardeaux. Il y avait là une cavité, peut-être une marnière, où des familiers des lieux venaient y déposer des déchets verts. Si même on la voyait, on ne s’étonnerait pas de sa présence ici.
Avant de partir, elle laissa son smartphone à la maison puis n’oublia pas, naturellement, de remplir son « attestation de déplacement dérogatoire » en cochant la case « déplacements pour motif familial impérieux ». La mention la fit sourire. C’était sans aucun doute un motif familial et impérieux !
Le trajet jusqu’à sa destination fut sans encombre, mais elle eut un mal fou à trainer ses deux sacs poubelles jusqu’à la cavité. Après en avoir vidé le contenu, elle réussit à dissimuler les membres découpés du cadavre les recouvrant de branchages et déchets verts déposés récemment par un autre visiteur des lieux.
Tout s’était bien passé. Elle repartit le cœur léger mais fatiguée. La journée avait été bien remplie. Elle s’occuperait du reste du corps le lendemain.
Virginie dormit comme un bébé.

En ouvrant la porte de la salle de bains, le matin suivant, un afflux de sensations l’assaillit : l’odeur douceâtre et aigre de la chair et du sang, la vue du tronc d’Antoine et des grosses mouches vrombissant autour, l’ampleur de ce qui restait à faire, mais aussi la satisfaction d’un ouvrage en bonne voie…
Il n’y avait cependant pas une minute à perdre. La baignoire étant occupée, elle prit une douche rapide et revêtit une vieille blouse avant de s’occuper de ce qui restait d’Antoine : le tronc, le bassin, et la tête.
La tête, précisément nécessitait un gros travail à exécuter — le mot l’amusa — en priorité. Elle réussit, avec beaucoup de difficultés au niveau des vertèbres, à la décoller du reste du tronc. Il fallait aussi, naturellement, empêcher que l’on puisse identifier son mari si on découvrait ses restes, alors elle s’acharna à frapper son visage avec un marteau pour le défigurer, en veillant à ne pas abîmer la baignoire. Une tâche déplaisante, à cause des projections de gouttelettes de sang et du bruit des os qui craquent.
Elle ne ferait pas ça tous les jours !…
Virginie pesa la tête après l’avoir mise dans un sac car le poids l’avait étonnée. Elle pesait quatre kilos quatre cents grammes. Ça n’était certainement pas à cause du poids du cerveau !
Après un dernier rinçage pour nettoyer le sang — elle avait l’impression qu’elle ne s’en débarrasserait jamais — elle entreprit d’insérer le tronc dans un sac poubelle de deux cents litres où il entra facilement.
Le sortir de la baignoire fut une autre affaire et elle dût utiliser des trésors d’ingéniosité pour le tirer jusqu’au garage et ensuite, le mettre dans sa voiture. Elle utilisa une planche inclinée et poussa à grand peine le sac poubelle du sol jusque dans le coffre du véhicule.
Épuisée, elle s’accorda quelques minutes pour récupérer. Après une douche rapide puis un maquillage sommaire, elle était prête. C’était le milieu de la journée, le moment d’aller déposer ses deux sacs contenant la tête et le torse du cadavre.
Les voitures, peu nombreuses pendant le confinement, étaient particulièrement rares à cette heure-là. Dans une dizaine de minutes, elle se serait débarrassée d’Antoine. À cette pensée, Virginie se sentait légère, presque gaie.
Elle ne s’inquiéta pas réellement lorsqu’elle vit un contrôle de police, peu avant l’embranchement menant vers sa destination. On allait lui demander son attestation de déplacement dérogatoire et voilà tout. Elle baissa sa vitre de quelques centimètres pour entendre la femme gendarme.
— Bonjour Madame, contrôle de gendarmerie. Pouvez-vous me présenter votre attestation et une pièce d’identité s’il vous plait ?
Virginie ne craignait rien. Elle était prête et colla les documents contre la vitre.
— Vous allez faire des courses ?
— Oui.
— Mais il y avait des commerces dans la ville que vous venez de quitter.
— Non, j’en reviens, je suis allé y faire des achats.
— Il faut choisir, vous allez faire des courses ou vous en revenez ?
Virginie détestait avoir à faire à une femme. Elle aurait préféré que ce soit l’homme qui la questionne. C’était plus facile avec eux…
— J’y vais… Non, j’en reviens… C’est ça, je reviens du supermarché.
— Je ne vois aucun sac dans la voiture, insista la femme gendarme.
— J’ai tout mis dans le coffre, répliqua un peu trop vivement Virginie.
— Alors pouvez-vous ouvrir le coffre s’il vous plait ?
— C’est obligé ?
— Oui, répondit la femme gendarme en reculant et en appelant son collègue.
Virginie sortit de sa voiture et alla ouvrir le coffre.
Par malchance, un des sacs poubelle, mal fermé, s’était ouvert. La tête d’Antoine tomba du coffre et roula sur l’asphalte.
Les deux gendarmes restèrent quelques instants stupéfaits, pendant que Virginie tentait :
— Je vais vous expliquer…
À l’expression des deux gendarmes, elle comprit que ça serait difficile…

(1) « Sombrer dans la dépression » voulait semble-t-il dire Virginie qui s’efforce d’employer des expressions ou des mots étudiés mais se trompe parfois.
(2) Comprendre : « Sans vouloir se mettre sur un piédestal. »

Présentation de Daniel Devaux

Daniel Devaux vit entre mer et campagne dans le pays de Caux, en Normandie.
Il se passionne pour l’écriture et la langue française.
Et il aime Venise. Déraisonnablement !
C’est donc entre la Normandie et la Sérénissime que les personnages de ses romans « Le Paradoxe de Casanova » et « Le Mystérieux évadé » vivent, aiment, et parfois meurent.
Les thèmes de ses romans sont donc aussi en rapport avec le Temps, une notion qui le fascine.
Dans « Le Paradoxe de Casanova » (éditions Ex Aequo), un jeune scientifique disparaît une nuit et se réveille au XVIIIe siècle, à Venise et dans le lit d’une belle libertine. Il lui faudra s’adapter à cette époque où d’étranges liens relient ces personnages et ces lieux.
Avec « Le Mystérieux évadé » (éditions Ex Aequo), l’aventure continue, de nos jours en Normandie et à Venise. Les deux romans constituent donc une dilogie.

Daniel Devaux