« Nouvelles » de Jean-François Rottier

Contaminé…

Et merde ! Je suis contaminé ! Ça y est ! À l’abri de son masque blanchâtre tremblotant, mon cher docteur que je ne fréquente jamais m’a jeté à la figure : Monsieur Carton ! vous êtes atteint du Covid 19 ! Je vous mets en quarantaine obligatoire !
Après m’avoir enfourné dans le nez un vilain coton-tige et pris ma température, son diagnostic fut sans appel.
« Mais docteur, je suis tout seul dans mon appartement de vingt m2, je vais déprimer… Je ne vais pas tenir… »
« Écoutez ! Ce n’est pas mon affaire… Je ne suis pas assistante sociale… Et vous avez vu la queue dehors devant mon cabinet… Je ne peux plus rien pour vous, sinon vous recommander de rester bien au chaud, isolé et de prendre des vitamines… Vous aurez bien un ou une amie pour vous aider ? Allez, au revoir, Monsieur Carton… Bon courage ! »

Et ainsi, d’un jet d’ordonnance, je me trouvais expédié comme un chiot abandonné sur le trottoir le mieux fréquenté de ma ville d’adoption. Ici nous étions dans un quartier huppé, celui des notables, Rotariens ou plus que rien, exposé plein sud, sur le versant de la Seine libérant un méandre charmant. Moi, j’habitais de l’autre côté du pont, le quartier des Saleurs, une zone de dix immeubles de quatre étages. L’atmosphère y était supportable en semaine jusqu’à dix-neuf heures et le dimanche matin. En dehors de ces périodes d’accalmie qui marquaient le réveil des rongeurs aux dents longues, les dealers et les paumés créaient l’ambiance nauséabonde du marché de la violence et de la mort seringuée. J’habitais au deuxième étage du Bercy depuis trois mois et j’avoue que ce déclassement social brutal et inattendu me procurait une immense détresse intérieure. De fait, j’étais déjà un peu confiné… Ma femme m’avait mis à la porte parce que je ne trouvais pas de travail et que je buvais trop vite ses réserves de pétillants. Et moi, je restais chômeur, car aux yeux des agents hautement perspicaces de Pôle Emploi, j’étais surdiplômé… Un doctorat de philosophie orientale n’avait aucune valeur sur le marché en vogue et sans doute n’osait-on me proposer des labeurs simples et accessibles, étant supposé que j’endossais les habits rétrécis d’un intellectuel maladroit, empoté, voire inadapté. Et je buvais, il est vrai plus que de raison, simplement pour oublier quelque peu ma condition de parasite au foyer. Brigitte, infirmière libérale, partait tôt le matin et rentrait tard le soir… D’ailleurs, c’est sûrement elle qui m’avait transmis ce satané coronavirus… Encore un acte manqué de sa part ! Elle avait bien fait de me renvoyer du domicile pour se protéger… À moins qu’elle ne l’ait aussi… Probablement…
Je rentrais chez moi déconfit. Même si mes habitudes d’ours solitaire n’allaient guère être modifiées, cette idée d’être prisonnier dans une geôle bétonnée me procurait un douloureux sentiment d’abandon et même de petite mort léthargique. Sans famille, mes parents étaient bêtement morts dans un accident de la circulation en revenant des Pyrénées où ils fêtaient leurs vingt ans de mariage, sans compagne, l’infirmière vaquait ailleurs, sans amis, ceux de la faculté vivaient à cent kilomètres d’ici, sans animaux, j’étais allergique aux poils et aux acariens… Bref sans personne, je devais bel et bien me résigner à me couvrir de la noirceur absolue d’une solitude endémique.
Je possédais heureusement quelques réserves dans mon frigo-congélateur, ma bibliothèque était pleine de livres non lus et ma radio apte à me distraire de mélodies agréables. Il y avait donc bien pire que moi sur Terre, et je me raisonnais en fixant le miroir complice qui renvoyait une bien triste image d’un jeune homme amaigri, au front fiévreux et aux cernes grisonnant de faiblesse.
Volontaire, je décidai d’établir un programme visant à occuper le plus sereinement possible mes longues journées à venir : durant la nuit dormir profondément, douchette, petit déjeuner tardif, écouter France Culture, déjeuner avec raison, faire une sieste, lire un roman gai, dîner légèrement, regarder un film drôle, poursuivre la lecture du roman entamé, se toiletter, se coucher tardivement puis dormir longtemps… Et ainsi de suite…
Après tout, il n’ était pas surhumain pour un être de ma condition qui avait passé des heures, des jours et des nuits à préparer des examens universitaires, de suivre cette discipline d’enfermement involontaire. Je me sentais fin prêt et savourai soudain l’éloignement progressif de mes idées noires, comme si je prenais enfin ma destinée de confiné en main.
Cela dura quarante-cinq jours exactement. Le gouvernement avait imposé à chacun ce laps de temps d’isolement et une fois ma fièvre évaporée, j’avoue m’être assez bien habitué à cette vie de reclus. Pas un coup de fil, aucun échange vocal, pas un signe… La solitude m’avait offert sa grâce et les vertus de la réflexion et parfois même de la méditation. Ainsi, je me sentais plus intelligent qu’au début de cette épidémie, presque soulagé du poids superficiel de mon existence coutumière.
Lorsque les consignes d’État sonnèrent la fin du processus de repli sur soi, le ronflement incessant des voitures et des deux roues revint perturber les abords de l’immeuble, les cris, les hurlements dans le hall firent à nouveau vibrer la cage d’escalier. Les oiseaux se turent, les factures emplirent les boîtes aux lettres et les sbires du Pôle Emploi se manifestèrent très vite afin de me faire comprendre que tout isolement synonyme de vacances n’était plus du goût des êtres bien pensants. Il me fallait me rendre à l’agence dès que possible et m’inscrire à un stage de remise à niveau, sinon, mes allocations chômage me seraient supprimées. Je devais rentrer dans le rang, oublier Mozart, l’œuvre de Herman Hess et mes petits plats exotiques… Il me fallait renoncer à mon égoïste tranquillité.
Une sorte de vertige s’empara de moi, une force mystérieuse organisa ma déambulation vers le téléphone fixe, alors qu’un rayon de soleil matinal venait frapper ma vitre brouillée. Était-ce par intérêt ou en guise de survie ? Était-ce une insidieuse surprise qualifiée de grâce ou de message divin ? Était-ce un coup du sort ? Un sursaut de l’inconscient ou une réaction physiologique normale après une longue période de confinement ? Le syndrome de Robinson Crusoé ou simplement une heureuse et sage décision ?
« Allo, père abbé ! Pourrais-je venir effectuer un long séjour en votre monastère ? Oui, je suis sincère… Non, aucunement forcé… Oui, un peu mystique… Oui solitaire… Si j’aime mon prochain ? Heu… Sans doute pas assez, mais je vous assure, il m’est possible de progresser… Par ailleurs, je peux vous rendre quelques services, je suis qualifié en philosophie et religions orientales… Bien sûr, je supporte l’isolement… Les prières ? Je pense pouvoir m’y mettre… La rude discipline monacale… Cela devrait aller… Mardi prochain, aux matines… Hum, j’y serai sans faute… Je vous remercie infiniment mon Père, de m’offrir votre confiance ! Merci de m’accueillir au Bec Hellouin ! »
Le mystère opérait, jamais je n’aurais imaginé ce choix deux mois auparavant… Le coronavirus était-il un messager ou un ange protecteur ? Un sergent orienteur plus qualifié, un guide des sommets de l’esprit tombé du ciel ? Toujours est-il qu’en cet instant fugace, je me sentis sauvé, libéré, presque heureux de quitter les futilités de mon petit monde.
Étonnamment, je n’entendais plus les bruits grésillants de la rue, l’ombre de mes pensées se colorait de mille lueurs d’espoir et mon miroir eut enfin la délicatesse de m’offrir un sourire. Merci virus !

Didier le demeuré

Aux dires des spécialistes, Didier était un déficient mental difficilement classable. Selon certains il s’agissait d’une forme d’autisme, alors que d’autres pensaient à un simple retard méningé, conséquence d’un accouchement périlleux. Son parcours de sortie vers le monde extérieur fut peut-être trop accidenté ou avait-il manqué d’air ? Le pauvre ne ressemblait à personne ; petit, il rechigna à apprendre les fondamentaux de la scolastique, son langage ressembla longtemps à des borborygmes et sa marche prolongée à quatre pattes à la déambulation maladroite d’un jeune Gibbon abandonné par sa mère. Ainsi, au sortir de l’école élémentaire, fut-il orienté vers un établissement spécialisé appelé pompeusement institut médico-éducatif. Pourtant il n’était ni malade ni à rééduquer puisque ses parents médecin et enseignante avaient de quoi le nourrir copieusement en stimuli divers. Même s’ils n’avaient pu empêcher cette orientation imposée par la commission ad hoc composée d’éminents experts de l’éducation nationale et du corps psychiatrique, ils gardèrent une indéfectible confiance dans les capacités de leur protégé. Eux savaient qu’il était tout sauf demeuré comme l’avait insidieusement lâché une directrice d’école… Même s’ils entendaient régulièrement de la bouche des psychologues que les parents n’avaient pas l’objectivité ni la neutralité requise pour émettre un avis consistant, ils protégèrent leurs sentiments et leurs convictions à l’abri de tous commentaires. Ils aimaient leur Didier, le soutenaient au mieux, riaient ensemble, coloraient le temps des connivences et seul ce puissant amour parvenait à leur faire oublier l’odieuse approche analytique des techniciens désaffectivés de l’âme.

Didier grandit ainsi sans trop de difficultés, le jour en institution et le soir et vacances en famille. Les Girard n’eurent pas d’autres enfants. L’angoisse d’un autre souci ? La culpabilité ? L’envie de souffler ou simplement celle de préserver leur trio confiné ? L’harmonie du couple fut bel et bien sauvegardée jusqu’à ce que Didier, devenu adulte, leur livrât son désir ardent de prendre son envol par l’entremise d’un métier, si possible au contact de la nature, d’un logement indépendant et pourquoi pas à la lueur d’une compagne… Tout un programme dont les parents Girard n’avaient guère de solutions à apporter dans l’instant. Considérant malgré tout cette demande d’autonomie légitime, ils se démenèrent et grâce à leurs relations professionnelles variées, dénichèrent un contrat précaire aux espaces verts de la Mairie de Bolbec et un studio dans une résidence non loin de chez eux. Quant au sujet plus épineux de la copine, ils s’inquiétèrent vivement d’avoir à couper le cordon et transmettre à une inconnue l’âme secrète de leur cher fiston.
Ils n’eurent guère à patienter longtemps. Le premier dimanche d’avril, Didier leur annonça son idylle avec Anna, fidèle complice de l’institut médico-éducatif… Tous deux se connaissaient depuis presque dix années, mais se fréquentaient plus assidûment dans la plus grande discrétion depuis seulement un an. Maintenant, ils se sentaient fin prêts à vivre ensemble et pourquoi pas à convoler en justes noces.
Dire que les Girard furent soucieux relève de la litote, car c’est une angoisse ravageuse qui d’un coup les engloutit face à cette folle idée de construction d’un nid si proche du gouffre de la déraison. Mais pourquoi n’avaient-ils pas anticipé tout cela ? se reprocha Danielle Girard.
« On le savait bien que ça arriverait un jour ! » s’exclama son mari défait et pourtant habitué aux tourments de ses malades.
« On ne va quand même pas les laisser vivre seuls ? »
« Et comment tu comptes t’y prendre ? »
s’exclama le docteur.
En fait, tout se déroula le plus simplement du monde ; Didier se métamorphosa soudain en stratège débrouillard : il installa Anna dans son petit studio merveilleusement décoré de meubles et bibelots chinés en vide-greniers, obtint un poste de responsable des semis aux serres de la ville, tant il avait prouvé sa maîtrise du sujet, puis invita ses parents à la pendaison de crémaillère afin de les rassurer.
Danielle et Philippe Girard se présentèrent à cette fameuse rencontre plus troublés que jamais.
« Salut les parents, content de vous recevoir dans notre palace ! » Je vous présente Anna !
Une charmante et jeune mongolienne sortit de la cuisine et leur fit une sorte de révérence étoffée d’un sourire radieux à l’allure de grimace.
Danielle Girard se retint au chambranle de la porte.
« Tu ne te sens pas bien maman ? »
« Non, non, ce n’est rien… Mon trimestre avec les troisièmes au collège m’a épuisée… »

Philippe Girard masqua son désarroi en offrant une bouteille de Bordeaux à son fils et un bouquet de jonquilles à Anna. Didier rompit le long silence qui suivit en sifflotant un air de fête pendant que sa jeune compagne au sourire permanent dirigeait les opérations culinaires de son pas chaloupé et de ses bras ballants.
« Alors les parents, tout va bien chez vous ? »
« Hum oui, et toi, tes projets avancent ? »
« Oh la, tout roule, j’ai un boulot définitif qui me passionne, donc un salaire garanti… Et peut-être que je serai titularisé à la rentrée prochaine… »
« C’est déjà ça ! »
commenta la mère d’une voix chevrotante. « Et Anna ? »
« Bah, elle, en raison de son handicap, elle garde son emploi adapté à la lingerie de l’hôpital. Mais ne vous inquiétez pas, on assure sur le plan financier… Et surtout, on s’adore… »
« Hum, oui, c’est bien ! »
susurra Danielle. « C’est parfait ! » renchérit Philippe, d’une voix enrouée.
Profitant de l’absence momentanée d’Anna, Didier interpella ses parents d’un ton ferme qu’ils ne lui connaissaient pas.
« Allez, je vois bien que vous vous inquiétez… C’est pas possible à la fin ! Vous devriez être cools… Le monde du handicap, ça vous connaît… Qu’est-ce qui vous fait peur ? Faites-moi confiance ! Vous voyez bien que je me débrouille… Et puis la trisomie d’Anna, si ce n’est pas un problème pour moi, vous devriez en penser autant, non ? »
« Oui, tu as raison Didier… Finalement, c’est toi le plus équilibré d’entre nous ! »
répondit Philippe, ému jusqu’aux larmes. Il enlaça son fils, l’embrassa chaleureusement avant que Danielle prenne le relais tout aussi chamboulée.
Le dîner fut copieux et bien arrosé. Anna riait aux éclats aux plaisanteries de son compagnon qui ne cessait de jouir du plaisir d’être ensemble et de constater que ses chers parents se détendaient enfin. Tous se quittèrent enjoués avec la promesse de prochaines retrouvailles.
Dans leur voiture capitonnée d’émotions, les Girard restèrent longtemps silencieux avant de s’exclamer en chœur : « Sacré Didier ! On t’aime ! »

Lettre anonyme

Dans sa boîte aux lettres d’habitude encombrée de factures et de prospectus, il trouva une étonnante enveloppe rose à son nom : Léo Trikard. La couleur le surprit autant que le k du nom mis à la place du c. Aucune adresse inscrite, donc ce courrier avait été déposé directement par son expéditeur… Écriture fine et maladroite… Pattes de mouche inconnues… Qui avait bien pu lui envoyer cette missive ? Léo la décacheta avec une certaine nervosité et lut non moins fébrilement :
« Salut Léo ! J’espère que tu m’a pas oublié. Je suis enceinte de toi. Souvenir de Belle Île… Comme je vais le gardé, ça serait bien que tu me réponde. Un enfant pas reconnu par son père, c’est pas terrible. À bientôt. Bise. M. »
Il se retint au chambranle de la porte d’entrée, scruta la rue et le trottoir d’en face pour vérifier s’il n’était pas observé, s’épongea le front et relut dix fois dans sa tête ce message délirant. Il laissa passer quelques minutes avant d’aller retrouver Clarice. Farce de très mauvais goût, erreur de destinataire ou piège dégueulasse d’un corbeau maître chanteur ? Un seul point était vrai dans ce texte mité de fautes d’orthographe, au français approximatif… Ils avaient bel et bien passé leurs dernières vacances d’été à Belle-Île-en-Mer…
« Bah, qu’est-ce qu’il t’arrive mon chéri ? Tu es tout bizarre ! »
« J’ai reçu une lettre anonyme. »
« Tu plaisantes ? »
« Non, lis ! »
« Clarice parcourut la lettre et d’un coup changea de ton.
« J’espère que cela est faux ! »
« Évidemment, qu’est-ce que tu imagines ? »
« Il me revient que cet été, tu partais souvent seul à vélo… Durant des heures… Et que tu revenais exténué… »
« Bah, comme d’habitude en vacances… J’ai toujours fait de grandes balades pour me refaire une santé. »
« D’accord, mais à ton avis, qui a écrit ce torchon ? »
« Mais je n’en sais rien, voyons ! Une perverse ? Quelqu’un de mal intentionné… »
« En tout cas, quitte à avoir une maîtresse, tu pourrais au moins en choisir une plus lettrée… Tu me déçois… »

« Mais tu es folle, ma parole ! »
Clarice se rapprocha de son mari fortement ébranlé.
« Écoute ! Parfois il faut savoir faire le point… Nous sommes mariés depuis vingt ans, tu m’as peut-être trompée par phénomène d’usure ? »
« Mais tu es complètement cinglée ! Ce n’est pas mon genre et tu le sais très bien… Je suis incapable de mentir… Tu t’en apercevrais immédiatement… »
« Je sais surtout qu’un homme marié depuis longtemps a des envies d’aller voir ailleurs… C’est physiologique… C’est statistique… Comment dit-on déjà à la campagne ? Changement d’herbage réjouit les veaux… Ah,ah… »
« Non, mais je rêve ! Une enveloppe rose dans la boîte aux lettres et hop, mon couple vacille, car ma femme me soupçonne d’être un chaud lapin… C’est incroyable ! »
« Je n’imagine rien, je suis lucide. Regarde autour de nous… Tous ces couples qui divorcent et ces copains qui partent avec une jeunette… Je ne vois pas pourquoi nous échapperions à la règle du moment… »
« Mais Clarice ! Je t’aime ! »
« Moi aussi, mais la vigilance s’impose. Allez ! Changeons de sujet… Je dois partir bosser. »

Resté seul jusqu’au soir, Léo ne cessa de ruminer, de tourner en rond, de fulminer même… Il savait qui’il n’avait pas… Ce n’est pas parce qu’ il se retournait parfois au passage d’une sirène qu’il allait sauter dessus. Il n’avait pas pu faire d’enfant à une quelconque harpie sans s’en rendre compte tout de même… Quel cauchemar !
Il était tellement mal, qu’une vilaine migraine l’assaillit soudain et le cloua au lit, les rideaux fermés pour faire obscurité.
Mais son esprit continua de vagabonder, de triturer ses souvenirs clandestins, de chercher qui pouvait être ce M en guise de signature… Muriel, bien sûr il l’avait aimée, Mathilde aussi… Ah Martine, la belle Martine ! Et Mireille… Ce n’était qu’une passade… Macha ! Quel corps de déesse ! Magalie, une nymphomane, et si c’était elle ? Non impossible, c’était il y a dix ans… Marion… Non… Idylle platonique… Quant à Maeva, peut-être aurait-il pu tout quitter pour elle… Mylène… Non, ça ne marche pas avec la lettre M… Et il y a prescription, non ? Et merde à la fin !
Fatigué de remonter le temps, Léo finit par s’endormir.
Lorsque Clarice rentra, elle était chargée de provisions, d’un bouquet de roses et d’une bouteille de Champagne.
Sortant de la chambre, titubant, les yeux plissés et se tenant le front encore fiévreux, Léo surpris lui demanda ce qu’il convenait de fêter.
« Mais notre amour mon chéri ! Cela fait vingt et un ans exactement que nous nous sommes rencontrés sur les quais de Rouen… Tu te rappelles ? »
« Heu, oui, je me souviens… Excuse-moi, je n’ai rien préparé… J’ai eu un mal de tête à assommer un gnou… »
« Ne t’inquiète pas ! Allez, trinquons à notre avenir ! »
« Je t’aime Clarice ! »
« Moi aussi mon chéri ! Ah j’oubliais… Nous sommes bien le premier avril ? »
« Oui, c’est vrai… »
« Alors poisson d’avril ! »
« Quelle farce m’as-tu faite ? »
« Eh bien, une petite enveloppe rose ! »
« Oh, non ! Je te déteste ! »

Le facteur assoupi

Qu’elle était longue cette tournée du samedi ! Bernard Dutot qui durant la semaine veillait à ne pas trop palabrer avec ses clients, profitait de ce dernier jour pour que perdurât le plaisir des guillerets apéritifs que l’on voulait bien lui proposer. Bien évidemment Monsieur le receveur des Postes ne devait rien en savoir, car il était formellement interdit de consommer de l’alcool dans l’exercice de ses fonctions, comme il ne fallait en aucun cas pénétrer chez les gens pour y discuter le bout de gras. Mais c’était plus fort que lui, facteur de père en fils, il savait que jadis, ne serait-ce que par correction, on ne restait jamais comme un piquet sur le pas de la porte ou au bout d’un chemin face à une myriade impersonnelle de boîtes aux lettres toutes identiques. Dans le temps, on savait vivre ! Le préposé véhiculait les nouvelles du bourg, permettait aux anciens de ne pas déprimer, vêtait le costume de garde champêtre ou celui plus léger de livreur de courses et il savait aussi conter fleurette aux dames en manque de sympathie. Le métier de facteur était le couteau suisse de la fonction publique : psychologue, assistante sociale, un peu curé, écrivain public, confident, sexologue, et évidemment distributeur de courriers et de petits colis. Au XVIIe siècle, le déplacement se faisait à pied, puis beaucoup plus tard à vélo, en automobile et maintenant en fusée, c’est-à-dire toujours pressé afin d’optimiser comme ils disent à Paris, rationaliser, rentabiliser… Bref, jeter le courrier par-dessus la haie et se déshumaniser au passage.
Voyant rouge, Bernard organisa sa résistance. En semaine il était à peu près efficace… Mais pas le samedi ! Ce jour là, résolument, il prenait son temps.
Géraldine le savait. Elle ne l’attendait jamais au déjeuner, parfois même, le goujat était en retard pour le dîner, occupé à jouer aux cartes dans un estaminet, cuver son anisette dans une clairière ou ronfler à l’arrière de sa 4 L… Et pour le reste, elle tentait de ne rien imaginer. Son samedi à elle était donc garant d’une grande liberté lui permettant de retrouver des copines et mener divers travaux ou activités de son choix. Ainsi, leur couple âgé d’une vingtaine d’années tenait vaille que vaille grâce aux secrets que chacun conservait dans sa besace et à la faculté partagée de ne jamais porter attention aux rumeurs du village souvent malveillantes et bien sûr exagérées.
Ce deuxième samedi d’avril, Bernard termina son expédition chez la Ginette. Une vieille fille bien conservée par une solitude active, ouverte aux hommes comme une fleur qui attend avec impatience les pollinisateurs du printemps. On disait qu’elle était veuve et que son mari avait rendu l’âme comme Félix Faure, dans d’heureuses conditions. C’est dire qu’elle avait la santé la bougresse ! Sans doute traumatisée par cette mort subite, elle ne s’était jamais remariée et préférait visiblement la quantité à la qualité sélective d’un unique postulant. Bernard, sans être un permanent de la petite demeure isolée non loin du bois de Toussaint, savait y trouver refuge quand sa 4L manquait de souffle en haut de la côte. De dominos en manille, de cafés en calvas et de pastis en pastis, il était sans doute plus raisonnable de faire une halte avant le soir.
« Salut ma Ginette ! »
« Oh la, tu m’as l’air bien entamé… »
« Tu sais ce que c’est, la camaraderie ! »
« En tout cas, tu seras pas en état de me visiter… »
« Alors là, tu vas voir ma belle ! »

Et voilà Bernard, les yeux brillants et la langue pendante tout droit sortis d’un dessin animé de Tex Avery, qui se jette entre les bras ouverts de son amie, tente de l’embrasser goulûment avant de se défaire de son paletot.
« Calme-toi mon Bernard ! Rien ne presse, déshabille-toi, va sur le lit et j’arrive ! »
Ni une ni deux, le facteur s’exécute et se retrouve nu comme un rat-taupe sous l’édredon de plumes. Les minutes s’échelonnent. Et le brave homme surmené du foie et des mollets s’endort et se met à ronfler à en faire trembler la frêle cloison séparant la chambre de la cuisine.
Ginette s’en doutait. Elle avait l’habitude de ces gourgandins qui présument souvent de la vitalité de leur scoubidou incapable de se dresser au-delà de six verres. Elle ne lui en tint pas rigueur, car elle l’aimait bien son facteur. Il était généreux, drôle, serviable et parfois bon amant.
À la sonnerie de dix-huit heures, elle alla tout de même le réveiller afin qu’il rentrât chez lui à peu près présentable. Il se vêtit à la hâte, se rappelant soudain que ce soir il avait ses beaux parents à souper.
« Merde ! Désolé Ginette, excuse-moi de t’avoir négligée… »
« T’inquiète, tu te rattraperas bien la fois prochaine. »

La 4L fusa sur coussins d’air et rejoignit la demeure familiale bien avant l’apéritif et les salutations d’usage à la belle famille.
« Il était temps », gronda un peu Géraldine qui comme d’habitude avait tout préparé.
« Excuse ! On m’a retenu… Tu sais ce que c’est… »
« Tu as changé de chemise ? »
« Heu, non… Pourquoi ? »
« Bah, ce que tu portes, c’est un corsage de femme… et même qu’il est mal boutonné… »
« Heu, ah, oui, j’me suis trompé chez Burton, j’voulais acheter un truc, et puis j’ai dû échanger dans la cabine… »
« C’est cela, eh bien tu lui diras bien le bonjour à la demoiselle Burton ! Je m’en vais ! Tu te débrouilles avec mes parents qui vont arriver dans dix minutes… »
« Ma chérie !? »

« Désolée ! Moi aussi, ce soir je dois aller en cabine d’essayage… »
Et c’est à la suite de ce soir printanier quelque peu mouvementé, après s’être rabibochés, que les Dutot décidèrent de s’octroyer une récréation charnelle saine et obligatoire, hygiénique et salutaire. Le couple devint ainsi ce que l’on nomme de nos jours un tandem libertin. Raisonnablement, comme il se doit en province, seulement le samedi, juste un soir, pas plus… De quoi sauvegarder leur complicité et surtout, la faire durer longtemps.
Sur la place du village, à la messe ou chez les commerçants sortant des dentiers ou des bouches bien élevées, circulait le bruit que les Dutot manquaient singulièrement de moralité et qu’ils étaient bien culottés de se présenter bras dessus, bras dessous les jours de marché… D’autres tout aussi nombreux, réfléchissaient à retenir de leur leçon une forme d’harmonie empreinte de générosité.
Monsieur le receveur, quant à lui, ne fit aucun commentaire. Seule comptait à ses yeux la bonne et rigoureuse distribution du courrier qu’il soit administratif ou plus rarement du cœur.

Présentation de Jean-François Rottier

D’abord travailleur social, son dernier métier sera d’occuper les fonctions de directeur des services municipaux de la ville de Fécamp (76400). De ces années au service d’une population attachante, il garde en mémoire bon nombre de témoignages et d’anecdotes qui nourrissent son imaginaire. En retraite depuis 2015, il se consacre presque exclusivement à l’écriture.

En octobre 2017, Jean-François Rottier devient directeur de la collection Blanche (romans et nouvelles) aux Éditions ExAEquo.

10 romans et 23 nouvelles publiés, dont :
Le Fantôme de Saint-Waast – Éditions Bertout 2001
Le mystère du grain de blé – Éditions J C Lattès 2008
Le crime de la rue Danton – Éditions du Polar 2009
Bonne Nouvelle – Éditions Edilivre 2010
L’œil du sourd – Éditions Edilivre 2011
Entre deux éternités – Éditions Edilivre 2012
Brouillard à l’encre fraîche – Éditions Ex Aequo 2016
Secret de famille – Éditions Ex Aequo 2017
Tueur sur la ville – Éditions Ex Aequo 2017
Jeux de misère – Éditions Ex Aequo 2018
Solitudes abyssales – Éditions PremÉdit 2018
Vertigineux voyage – Éditions PremÉdit 2019

jean-francois.rottier@orange.fr

Jean-François Rottier